Plaidoyer pour les Poètes.

Henri Fantin-Latour (1836-1904) "Coin de Table" (1872). Avec à gauche : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Crédit photo : www.connaissancedesarts.com

PLAIDOYER POUR LES POÈTES

 

Ma raison d'être sur la Terre englobe et brandit l'écriture.

Mais ma paresse intellectuelle aussitôt la mue en gageure.

L'art du vers rive aux clous ténus du métier à carder les mots,

A l'accordoir de l'harmoniste, au jockey pour le grand galop.

Il y a prédestination à la vocation de poète

Qui donne au berceau le regard du peintre et du moindre prophète.

Pour moi, je déroge aux clichés et n'eut la vie d'artiste hâtive ;

Je gambergeai, improductif, avant la vocation tardive.

Voici quarante et trois années que je fus ordonné rimeur ;

Mais, me gaussant de l'étiquette, alors je m'intitule auteur.

 

Peu définissable, infinie, la Poésie a cent facettes.

Il est peu probable qu'un jour à sa définition l'on mette

Un point d'orgue et l'accordéon de la rue sied à son image.

La Poésie, au bal des Arts, est populaire, osée, peu sage.

Avec la Chanson pour complice elle a fait descendre en la rue

Les vers d'un Hugo, d'un Villon, d'un Aragon, et d'inconnus.

Sans Brassens on ne saurait rien d'un Pol Antoine et ses Passantes.

Sans Ferrat l'on  connaîtrait moins le Fou d'Elsa. Gloire à qui chante !

Pour ma part j'ai toujours tenu à  soutenir aux débutants

Qu'il leur faut porter en musique et démocratiser leurs chants.

 

Enfin, depuis peu sur le Net, le vers peut grimper aux étoiles,

Accompagné de fins clichés il se glisse et perce la Toile.

Mais la  moisson crédible veut que l'on ensemence à la tonne

Sans lésiner, au quotidien, ciblant les Pays francophones.

Philanthrope aux feuillets gratuits, j'ai relégué les droits d'auteur

Aux chapeaux las sur les trottoirs, outils communs des quémandeurs ;

Peut reproduire et diffuser qui le veut tous mes maints écrits.

Et l'usage illégal serait sanctionné sans qu'au vol je crie.

Le don gratuit ne peut se vendre et Dieu n'est pas un commerçant.

La Poésie reçue sans frais m'engage à répondre en donnant.

 

J'appelle à la barre, en témoin, la Musique à jurer sur elle

Que l'apprendre avant que d'écrire est raccourcis providentiel.

Si je n'avais connu, d'abord, le clavier de l'orgue classique

Je n'aurais eu d'assouplis doigts, passant au clavier numérique.

De sorte que je porte aux nues l'estimation du noble Etiemble *

Qui veut que Poésie française avant tout soit le chant. Il semble

Que le Roman Inachevé d'Aragon soit la symphonie

Attendue depuis le début où le langage en vers fut mis.

J'avoue qu'avec les mots je joue ; c'est mon vrai motif littéraire.

Pour ce ludique enjeu des vers l'art du Poète est libertaire.

 

La Poésie n'est à tenir en laisse ou sous carcan mondain.

Quant au Poète à lui de voir s'il est autonome. Il est vain

Pour lui d'adhérer à tel club des « Poèteux de la Pitié ».

On appelle as-so-cia-ti-on ces poulaillers pour assistés.

Louis Aragon n'y pointait pas. Prévert en aurait mis son vers

A l'eau du robinet, pardi ! Le Poète établi s'avère

Par l'addition de ses lecteurs. Il n'a besoin de la prothèse

De ces manchots aux invendus ; sur ce je conforte ma thèse

Par quarante ans à éventer les pets de la médiocrité.

Ne laisse un florilège en vers le rimailleur subventionné.

 

Poète, O ! Débutant Poète ; Ah çà ! Ne lisez que les Maîtres.

Quant aux chauvins bardes du cru ; sur les chardons laissez-les paître !

Au bois d'Orphée les vers luisants esquisseront la villanelle.

Dans vos forêts d'alexandrins, qu'aucune écorce ne se fêle !

Mettez à vos sonnets gaillards un bonnet drôlet de lutin !

Chauds, inséminez la césure et que soient membrus vos quatrains !

Lisez Restif de La Bretonne, et ce bon Alexis Piron ;

En prose, en vers, ils troussaient haut les cotillons de la muse. On

Ne peut laisser œuvre vivante qu'avec le cœur, l'âme et le corps.

Effeuillez donc vos égéries ! Laissez-nous  pieds de vers sans cors !

 

A votre tour chantez l'Amour ; l'amour de Dieu, l'amour de ceux

Qu'Il a semés sur vos sentiers. Apparaîtront de nouveaux Cieux

Bientôt. Il nous faut célébrer tout ce qui nous reste de sain,

Dans ce monde en déréliction puisque tachant ce qui est saint.

Notre affaire est la mise en vers mais pas du tout la mise en bière ;

Gardons-nous de ce qui est laid, retrouvons aussi la prière !

Lisez, relisez tous les grands de la Poésie séculaire ;

Puis écrivez avec vos vues sur l'écriture et l'art du vers !

Souvenez-vous de ces talents de la Parabole et croyez **

Que votre mission sur la terre est de vivre en vers, écrivez !

 

Besançon (Doubs),Square Granvelle .

Mercredi 17 Août 2022.

  

*René Étiemble, né le 26 Janvier 1909 à Mayenne (France) et mort le 7 Janvier 2002 à Marville-Moutiers-Brûlé, connu sous le nom de plume d’Étiemble, est un écrivain et universitaire français, reconnu notamment comme sinisant éminent, spécialiste du confucianisme et du haïku et traducteur de poésie. Défenseur des littératures extra-européennes, il est reconnu comme l'un des principaux initiateurs et animateurs de la littérature comparée de son époque. La parution en 1964 de son livre le plus connu, Parlez-vous franglais ?, vaut à René Étiemble d'être salué comme le « pourfendeur du franglais ». En 1966 il préface Le Roman Inachevé de Louis Aragon pour Gallimard ; dont je relève la célèbre répartie : « Hé oui, imbéciles, la poésie française avant tout c’est le chant. Elle se moque de l’œil, la poésie française!" (en page 10 – nrf Poésie/Gallimard – 2021  - 257 pages)

**Matthieu 25, 14-30.