Souvenirs d'un ancien "Vauxrien"

Ancien Petit-Séminaire Notre-Dame de Vaux-sur-Poligny (Jura) - Cliché : Août 2019.

SOUVENIRS D’UN ANCIEN « VAUXRIEN »

 

Je remontais à pieds de Poligny (Jura) sur le sentier de la montagne menant à la Croix du Dan ; par le chemin du Mont pavé, exactement. Et par la Voie romaine dont il  subsiste encore les traces creusées dans la pierre du chemin, comme deux rainures qui étaient aménagées là pour recentrer le char lorsqu’il avait tendance à virer de bord. Dire que les Romains étaient passés par là,  qu’ils connaissaient, mieux que moi, le fameux vin blanc de Poligny ! Dès l’Antiquité, des voies romaines existaient entre Poligny et les proches villages du plateau ; Barretaine, Plasne et Chamole. Depuis le Moyen-Age, sous la protection du Château Comtal, les habitats du « Haut », des villages du vignoble de la proche Bresse, aux économies complémentaires, fréquentaient  le  marché  de Poligny. Il faut attendre le XVIIIème siècle pour voir apparaître la route des Monts de Vaux. « Route blanche », facilitant les échanges commerciaux avec le Haut-Jura et la Suisse. Cette situation particulière,  au carrefour de deux grands axes, a contribué  au  développement  de  la  ville,  à   la   réputation  de   son   Comté et de ses vins et à l’implantation de l’Ecole Nationale des Industries Laitières (ENILBIO). Si, au XVIIIème  siècle Poligny était déjà grande productrice  de Comté, c’est au XIXème que s’établit définitivement  la réputation fromagère de la cité. Dès lors, une école de laiterie est créée, les fruitières sont modernisées et la qualité de fabrication du fromage s’améliore. Le vin de Poligny, vin blanc, avait déjà une solide réputation du temps des Romains. Pour moi, la Petite Montagne jurassienne (ou plutôt le Premier Plateau de la petite Montagne jurassienne), c’était ces environs de Poligny, dans le dessus. Mais arrêtons-nous sur quelques dates !

Poligny vue depuis la Croix du Dan - Cliché : Décembre 1997.

Dimanche après-midi 21 Octobre 1990.

Un Dimanche automnal traditionnel avec ciel d’un bleu frais, soleil d’or acidulé ravivant l’émeraude, le cuivre, le rubis et l’alexandrite lie de vin dans les feuillages des Monts de Vaux-sur-Poligny. Journée des parents – journée « Portes ouvertes » - au Collège privé Notre-Dame de Vaux occupant le vaste  espace de ce qui fut longtemps un lieu d’enseignement catholique prestigieux et respecté : le Petit Séminaire Notre-Dame de Vaux-sur-Poligny dans le Jura où je fus pensionnaire de 1962 à 1965,  dans   lequel   je  fus   réveillé  tous  les matins par la cloche à 6h25. J’ai retrouvé dans le numéro 132 de l’Ave (Bulletin trimestriel des Anciens Elèves des Petits Séminaires du Jura) d’Octobre 1964, le décompte des effectifs du Petit Séminaire de Vaux pour l’année scolaire 1964-1965 : Philosophie : 17 élèves – Première : 15 élèves – Seconde : 27 élèves – Troisième : 34 élèves – Quatrième : 29 élèves – Cinquième : 35 élèves – Sixième : 37 élèves. Ce qui nous donne un total de 194 élèves. Les résultats aux divers examens, pour cette même année, étaient les suivants : Baccalauréat : 7 candidats (6 admis) – Examen probatoire : 11 candidats (9 admis) – BEPC : 34 candidats (31 admis) – CEP. : 30 candidats (30 admis).

Dimanche après-midi incontestablement pour vitrail où le bon passé me prenait aux souvenirs du cœur et de l’âme en me reconduisant sans préambule vingt-six-années en arrière. En arrière dans une époque hiératique à jamais révolue, semble-t-il pour l’instant. Dimanche après-midi pour vitrail, avec ses quelques photographies qui jauniront bientôt, en accusant toujours plus le creuset des regrets. Un passé, surtout pour moi, tout de  cette  musique  d’orgue  qui  me  fut  révélée sans crier gare. Ce récital  donné  en  Mai  1963  par  Michel Chapuis, inaugurant  tout spécialement  pour  nous-autres, petits séminaristes, l’orgue tout neuf qui venait d’être construit. Michel Chapuis qui, tout à l’heure à partir de 17 h 15 et pour presque un millier d’auditeurs, inaugurera l’orgue restauré  de  la  Collégiale   Saint-Hippolyte  de  Poligny ; l’unique  joyau  de  la   facture romantique en Franche-Comté  ciselé  par  Aristide  Cavaillé-Coll en 1859. Dimanche pour vitrail où j’apercevais mon ancien professeur de Musique et de Français, ancien Maître de chapelle de l’ancien Petit Séminaire : l’abbé Gabriel Sage, personnalité cultivée, humble mais efficace pourvoyeuse de lettres de noblesse à la moindre prestation culturelle de son « vieux Poligny ». Nous disions « Monsieur l’Abbé » à tous nos professeurs prêtres, mais nous parlions toujours entre nous du « Père Sage » - il avait passé le début de la cinquantaine, les cheveux gris et très dégarnis sur le devant du crâne. Et puis il jouissait d’une certaine enluminure, bénéficiait d’une déférence à part   de   celle   que   nous   avions   pour   les  autres professeurs.

Disons qu’il émanait de lui une classe, une  dignité  réservée,  un  port  édifiant. Le tout, non pas  sous  des  airs  de  fierté  glaciale, mais dans une prestance   qui   avait  aussi  sa  bienveillance  et  son humour. Ce Père Sage qui, au travers de l’un de ces jours d’or regrettés, écrivit pour moi au dos d’une photographie, et de son écriture fine et précise :

« Que ta vie, telle une symphonie classique, déroule ses thèmes bien choisis jusqu’à leur conclusion harmonieuse ! ». En effet, tous les ans nos professeurs étaient pris en photos que nous pouvions acheter et faire dédicacer. Certes, il m’aura fallu bien des années pour choisir mes instruments et pour les accorder afin que la symphonie commence…Dans la plaquette éditée à l’occasion de l’inauguration de la restauration de l’orgue de Poligny en 1990, l’Abbé Sage écrivait :

« Toutes les grandes salles de concert possèdent un orgue, car plusieurs symphonies exigent son concours. Mais cet instrument merveilleux est essentiellement un instrument d’église destiné à en rehausser les cérémonies, soit qu’il accompagne les chants, soit qu’il  joue en solo. Ce qui n’exclut pas, bien sûr, de temps en temps un récital en dehors du cadre liturgique, pour la plus grande satisfaction des mélomanes.  Quoi  qu’il  en  soit, notre Cavaillé-Coll va reprendre ses fonctions dans notre belle église, à la satisfaction de tous sans aucun doute, mais surtout pour la plus grande gloire de Dieu, puisque c’est pour cela que nous en avons hérité de nos ancêtres au siècle dernier ».

 

Celui qui œuvra pour la plus grande gloire de Dieu.

Né le 22 Mai 1914 à Poligny (Jura) au 19 de la rue du Collège, l’Abbé Gabriel Sage connut toute sa vie, et depuis son plus jeune âge, de graves problèmes de santé dus à une constitution fragile et délicate. Raison pour laquelle c’est à Poligny qu’il fut ordonné prêtre en 1939 par Monseigneur Rambert Faure, et non pas au Grand Séminaire de Montciel de Lons-le-Saunier comme cela aurait dû se passer. Et c’est encore à Poligny qu’il fut nommé vicaire la même année. Animateur du patronage des jeunes et des Cœurs Vaillants qu’il devait lancer dans sa paroisse, il devint aumônier des Scouts lorsqu’ils débutent. Jusqu’en  1948 il organisa camps et colonies de vacances à Saffloz, en  Corrèze, en Haute-Marne, au lac de Genève. Il enseigna 31 ans au Séminaire de Vaux jusqu’à sa retraite en 1979, dispensant les leçons d’harmonium, d’orgue, de piano, de langue française et dirigeant la chorale grégorienne jusqu’en  1966. Il  avait  aussi  la charge de la chorale paroissiale de Poligny jusqu’en 1977, date à laquelle il fut démissionné par les tenants de la nouvelle liturgie vaticandeuse. A noter que l’Abbé Sage refusa toujours de célébrer la  nouvelle Messe de Paul VI. Quoiqu’il   en   soit,   jamais   il   ne  prit  contact  avec Monseigneur Marcel Lefèbvre à qui il arrivait de transiter par Poligny et d’y faire une halte.

L’Abbé Sage appartenait depuis 1971  au  Comité  du   Syndicat   d’Initiative   qu’il    servait    par   son   sens artistique et par la délicatesse de sa plume. Il devait également œuvrer plus tard au sein de l’Association du Patrimoine. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il nous fit chanter – nous les élèves membres de la Chorale du Petit Séminaire – une Messe en latin que, nous précisait-il, il avait composé « dans sa folle jeunesse » (comme nous insistions pour en savoir plus, il nous avoua l’avoir écrite à l’âge de 42 ans). Elle était d’une écriture personnelle, ni néo-classique ni dodécaphonique. A plusieurs époques j’ai tenté de savoir ce qu’était devenue cette partition, qui en avait hérité ? .Vainement, jusqu’à ce jour.

Mais, à la suite de la promesse faite à sa mère sur son lit de mort, il commença en 1974 une œuvre minutieuse  et  de  patience  consacrée  à la restauration de l’église Saint-Hippolyte de sa ville natale ; et cela de ses propres deniers et souvent de ses propres mains. A raison d’une chapelle latérale tous les deux ans, il travailla si bien en faisant partager sa conviction, que  des aides officielles lui permirent  de  mener  à son terme la restauration de la grande nef et de l’orgue, de 1980 à 1990. N’oublions pas que, sans  doute, planait  sur lui l’invisible mais   bienveillante     présence     de   la    grande   sainte  Colette de Corbie réformatrice des Clarisses qui, précisément à Poligny, fonda un monastère parmi tant d’autres, mais qui demeura toujours son préféré.

L’Abbé Gabriel Sage s’est éteint le 9 octobre 1995 dans sa ville de Poligny qu’il n’avait jamais quittée. Depuis, a été apposée dans la Collégiale Saint-Hippolyte la plaque commémoratrice suivante :

 

ABBÉ GARBRIEL SAGE

1914-1995

EST NÉ, A VÉCU AU PIED DE CETTE

COLLÉGIALE OÙ IL FUT ORDONNÉ PRÊTRE.

ARTISAN DE SA RESTAURATION POUR

« QU’Á DIEU PLAYSE POLIGNY »

LES POLINOIS RECONNAISSATS.

 

Ce prêtre catholique fut intègre, fidèle à ses convictions, à sa foi comme à ses engagements. Il restera  pour  moi  un  personnage,  et  je  ressentirai toujours un peu de sa présence lorsque je passerai dans la petite rue toute proche de la collégiale Saint-Hypollite où il demeurait.

Entrée de la Chapelle et de l'ancien Petit-Séminaire de Vaux-sur-Poligny. Cliché : Août 2019.