3 CONTES CAMPAGNARDS

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TOUT FEU, TOUT FLAMME !

 

Parviendrai-je à croquer, en un tableau réaliste de cru, le zèle de nos pompiers de campagne de l’entre-deux-guerres ? Paysans taillés à la serpe, entonnoirs à gnole de prune ou de tout ce qui pouvait passer par l’alchimie de l’alambic, ne jurant que par 14-18 – y compris ceux qui n’en avaient que ouï dire – chez eux l’ardeur en vrac n’avait de sœur jumelle que la bonne foi. Ainsi leur arriva-t-il, pour tenter de contrer Vulcain, d’en appeler à un baroque procédé –ce  qui d’ailleurs fit bouillir l’encrier du correspondant de presse locale.

Un Dimanche d’Août 1936, alors qu’au bourg de Saint-Calot bêtes et fourrage d’une ferme commençaient à être damnés par des flammes échappées de quelque enfer ; tout ce que Grebauluc comptait de pompiers motivés s’activa à la vue des fumées lointaines. Ruée d’emblée sur la place du village, étirée entre le cimetière et le bistrot. Vacarme de foire houleuse avec ordres donnés par les plus gueulards afin de décider, séance tenante, de la manœuvre à mettre en œuvre. Heureusement, le maire dégringolait la rue, entraîné par ses deux cent quarante livres de graisse mandatée, les moustaches laquées de sueur et la casquette en goguette.

Devant la gravité de la situation pour laquelle devaient s’échauffer, aussi, les potentiels sinistrés de Saint-Calot ; il dégonfla un peu son essoufflement d’asthmatique et, clôturant le cours des palabres, harangua ses administrés tel un général à l’aube d’une offensive victorieuse. Nul autre que lui n’avait d’égal dans l’art du bagout hypnotiseur, et bien avant qu’il eut évoqué – dame ! -  le Chemin des Dames, Parmentier l’inventeur de la pomme de terre et Noé saint patron des armateurs ; la troupe hurlante avait déjà vrombi vers l’entrepôt du matériel municipal sis derrière le presbytère.

Tous les engins taxés d’utilité publique y étaient consignés, ou plutôt remisés sans ordre de préséance, en un bric-à-brac éclectique : alambic, pressoir à vin, bouilles à injecter, corbillard, pièges à rats, croix de bois, pompe à incendie – pour ce qui concerne le plus utilitaire. Arsenal avec, pour sous-locataires actifs, un escadron d’araignées et des unités de souris. Après avoir farfouillé un bon quart d’heure de vingt minutes, deux gaillards parmi les plus explorateurs émergèrent transfigurés ; le béret blanchi de poussière, le pantalon aéré d’accrocs et la mine entendue. A force d’ahans exhaussés de jurons, ils extirpèrent du musée un gros appareil pansu, monté sur une charrette à deux roues cerclées de fer. On y attela dignement Copain-des-Derniers-Jours, le cheval noir ordinairement préposé à la traîne du corbillard.

Au bourg voisin – Saint-Calot éploré – le tocsin sonnait toujours comme pris de quintes de cloches. Il fallut que les zélés de Grebauluc se mettent en joute – ou, tout du moins, en route, pas de doute ! Les deux gaillards du début grimpèrent sur le convoi, les autres administrés enfourchèrent leurs vélos des emblavures, et l’équipée – homérique ou donquichottesque selon les sensibilités – s’ébranla sans plus tarder.

 

Le soleil assommait bêtes et gens. Des odeurs de froment et de paille aguichaient l’atmosphère, donnant plutôt l’envie de s’en aller dans l’herbe douce afin d’éteindre d’autres feux plus palpitants. Malgré l’embrasement de l’air et des esprits, femmes et enfants témoins du fait divers se dressaient sur le bord de la route ; cris et hourras de toutes les gorges concélébraient la fin de cet après-midi dominical.

Copain-des-Derniers-Jours, lui, ne comprenait décidément rien à la manœuvre. Rompu de longue date aux convois funèbres pépères à peine troublés par les sanglots calibrés des veuves et veufs diversement éplorés, il ne parvenait pas à saisir au tréfonds  de sa bonne et servile caboche d’équidé le motif pour lequel on lui faisait mener ce train d’enfer. C’était des :

-Ah ! Charogne on va arriver à la bourre !

                      Ou pis encore :

-Milliard de dioux d’cent dioux, si tu t’magnes pas l’train, j’men vas t’triquer, vieux canasson !

Le pauvre cheval acquiesçait, cruellement atteint au plus haut de sa dignité de nécrophore.

Les roues de la charrette écrasaient les gravillons de la route sous des bouffées de poussière blanche, sautaient de côté sur des pierres qu’elles butaient çà et là, malmenant les deux gaillards apprentis-cochers. Le reste du bataillon distancé ne braillait plus mais s’époumonait sur de canoniques vélos rompus aux trous des chemins vicinaux. Enfin, au bout d’une demi-heure bien sonnée, nos pompiers parvinrent en vue de la ferme sinistrée de Saint-Calot.

 

Mais quelle ne fut pas la stupeur de gens de Saint-Calot, quand ils virent les gars de Grebauluc, harassés, ruisselant de sueur ; accompagnés de leur pressoir à vin !

 

__________

 

 

LA BOURRIQUETTE

 

A dix ans, Pierrot paraissait seulement tout juste avoir atteint l’âge de raison, tant il grandissait mal. Sa chevelure frisée blonde et la fleur d’azur de ses prunelles atténuaient un peu la timidité qui le contraignait à baisser la tête quand il regardait quelqu’un. Il était alors obligé de hausser les yeux, et cette mimique lui donnait l’air d’un petit vieux vous dévisageant par-dessus ses lunettes. Nul ne le voyait prendre part aux jeux tapageurs des garçons. Il préférait la compagnie sans histoires des fillettes. Semblable trahison lui  attira  d’impitoyables   moqueries   de  ses  camarades qui ne manquait pas de chantonner  « Oh la fille, oh ! la fille » quand il menait la ronde avec les gamines. Malgré ces vexations, l’envie ne le démangeait pas de se racheter par le vandalisme du cru très en vogue : briser les carreaux du bistrot de l’horrible mère Bohère lorsqu’elle s’enivrait avec ses gagne-pain de soulographes.

Derrière la ferme des parents du marmot, le père Normand possédait un pré bordé d’aubépine qui retenait parqué un amour de petite vache candide. Cette « pie rouge de l’Est » au pelage roux-carotte maculé de taches blanches, écoulait ses bovines heures à brouter une herbe rare et douteuse. Elle ne sourcillait pas cependant et, contente de son sort, ne ruminait jamais autre chose que sa pâture.

Sa résignation, et le brin de tendresse luisant de ses pupilles, en firent l’amie et la confidente de Pierrot. Chaque soir, dès la sortie de l’école, après avoir dévoré les tartines des « quatre heures », il trottait vers le clos du père Normand retrouver Bourriquette. Toujours au bord du champ, sa grosse tête enfilée entre deux barbelés, elle l’attendait, le museau câlin appuyé sur une butée de terre. En guise de salut, Pierrot lui grattait le poil au-dessus de ses naseaux rosis d’où s’échappaient  en souffles chauds des relents d’herbe mâchée.

Que pouvait-il lui raconter à cette vache ? Déjà, ses histoires d’écolier, les séances au coin, plus rarement les bons points. Mais les enfants n’abandonnent pas uniquement aux étoiles leurs menus secrets.

 

Un soir d’Automne, Pierrot très sérieux, les joues empourprées, ouvrit sans retenue son cœur à Bourriquette :

         -Tu sais, la Charline, j’ai dû t’en parler déjà, elle a deux nattes rousses ; oui, et bien je vais l’épouser !

Un tel aveu fait à une grande personne n’aurait su mériter que rires et plaisanteries. Mais dans la lourde cervelle de la vache, une lueur de compréhension vacillait. Elle s’arrêta de brouter, roula de ses yeux noirs et, toute ouïe, ne broncha plus.

Une brume, tantôt rose, tantôt bleue, flottait à quelques pouces du sol ; plongeant les piquets des clôtures dans un coussin d’ouate. Le soleil projetait au loin  ses derniers feux contre les tôles des hangars métalliques. Pierrot poursuivit :

-A une heure sur le Pâquier, avant l’ouverture de l’école, je l’ai vue, Charline. Elle était adossée à un marronnier. Elle portait sa robe à fleurs mauves. Je me suis approché d’elle, elle a souri. Ah ! Si tu la voyait, Bourriquette. Quand elle sourit, Charline, son regard n’est plus de la terre. Je lui ai dit « je t’aime ». Elle a baissé les yeux. Je l’ai embrassée sur le front. Elle m’a regardé tristement :

-Moi aussi, je t’aime, mais jamais j’aurai de l’argent. Mon père ne pourra pas faire ma dote, avec ses trois champs et son vieux bourrin !

Alors je l’ai consolée. Je lui ai dit que sitôt l’école finie, je ferai des études pour devenir grand poète, comme monsieur Prévert ! La maîtresse nous apprend une récitation de lui, si je la sais par cœur, je te la dirai un jour. Je gagnerai beaucoup d’argent ; elle s’achètera des robes, son père prendra sa retraite. Et puis, on aura des petits enfants… Qu’en penses-tu, Bourriquette ?

Pourquoi traitons-nous de « vache » un homme sans pitié ? Quelle machination a perdu l’honneur du pauvre bovin ? Les yeux de Bourriquette dévisageant Pierrot n’accusaient rien d’impitoyable. Elle remua sa tête bosselée d’un air entendu et souffla un grand coup. Pareil soupire semblait peut-être conseiller :

-Mon pauv’ petiot, t’as bien l’temps !

Soudain, dans la nuit, tombante, une voix lointaine tira Pierrot de ses projets d’avenir ; c’était celle de son père lui intimant l’ordre de rappliquer sans délai.

 

Un autre soir, malgré plusieurs appels menaçants de sa mère, Pierrot ne répondait toujours pas. Par bonheur, le fermier occupé aux labours tardait à rentrer. Sa femme affairée dans l’étable envoya son aînée chercher le sale garnement.

Coiffée à la Jeanne d’Arc, Anne était très maigre. Il prit un jour à son parrain la fantaisie de l’appeler « ficelle de lieuse ». La petite raffolait de ce titre de noblesse, mais lorsqu’elle connut la véritable nature de cette fameuse ficelle de lieuse, elle en demeura mortifiée, en voulut longtemps à son parrain et ne supporta plus qu’on l’appelât autrement que par son nom de baptême.

Au fait de la complicité de la vache, l’ex-Ficelle de Lieuse gambada tout droit vers le champ du père Normand, criant aux quatre horizons : « Pièèè-rrot !... Pièèè-rot ! » Mais le frérot ne répondait pas. Essoufflée, elle déboucha de derrière la haie du clos et ce qu’elle vit la laissa pantelante.

Le Pierrot, il était dans une drôle de posture ! Couché entre les pattes arrière de la Bourriquette, à, pleines mains il lui pétrissait les mamelles d’où jaillissait un lait cru et chaud qu’il ingurgitait, les yeux fermés et la bouche insatiable.

 

_______

 

 

LA FARCE DE MIRAUT

 

Le malheur de Miraut commença le jour où l’un des garnements, féru de vélo, lui roula dessus alors qu’il traversait paisiblement la cour. L’aventure s’étant soldée par un bras du galopin dans le plâtre, la bru battit le vieux cocker avec un échalas. Et Dieu sait qu’elle avait la main lourde pour rosser les bêtes, celle-là ! Il s’ensuivit que Miraut, l’arrière-train trop talé,  quitta désormais rarement la grange.

Bien qu’il fût peiné de voir maltraiter son chien, le père Thomas n’avait rien osé dire. Il redoutait sa belle-fille et ses menaces de quitter la terre. Sans le garçon, plus de ferme ni d’exploitation ; le patrimoine serait perdu.

On oubliait presque l’incident lorsqu’un mois plus tard, la cadette renversa le landau du dernier-né en voulant le sortir de la véranda. Le bébé cria si fort qu’elle pensa payer cher une telle maladresse. Déjà sa mère accourait du jardin en brandissant une rame à pois. Désemparée, la fillette eut l’audace d’accuser le vieux chien.

Durant le repas du soir la bru tempêta. Contrairement à son habitude, le père Thomas ne fit pas chabrot en vidant un verre de vin rouge dans son assiette de soupe. Il en oublia même de se servir à boire.

         -Si demain à midi votre corniaud est encore là, c’est moi qui m’en vais !

La grande rousse ne mangeait pas pour mieux pouvoir vociférer. Le père Thomas n’avait jamais compris pourquoi son fils s’était entiché d’une telle planche à pain. En prenant garde de ne pas hausser le ton, il hasarda une remarque :

         -Ton petiot, c’est pas possible que Miraut l’ait fait tomber, il ne peut plus se traîner…

         -Ma cadette n’est pas une menteuse !

Comme toutes les têtes s’étaient tournées vers elle, la gamine plongea le nez dans son assiette pour éviter le regard incrédule et triste de son grand-père.

         -Non ! Ce chien, il faut  nous en débarrasser, s’il continue il va tuer mes gosses. Faites-le piquer ! D’ailleurs il est vieux.

Le père Thomas avait frémi en entendant ce verdict. Le temps d’un sursaut il eut envie de crier qu’on ne toucherait pas à son chien. Puis il pensa qu’il était vieux lui aussi. Un accès d’autorité pourrait surprendre de sa part, mais personne n’en serait impressionné. Les yeux humides, il se tourna vers sa femme :

         -Qu’est-ce que tu en penses, Jeannine ?

         -Elle a raison ! Seulement, le vétérinaire ça coûte. Flanque-lui un coup de fusil à ton chien. Tu feras ça dans la grange. Les voisins n’ont pas besoin de s’en mêler.

Dès la fin du repas, le père Thomas quitta la table. Il gravit l’escalier de bois qui montait à sa chambre. Ce soir-là, les marches lui parurent interminables. Pour la première fois, il craignit de ne pas pouvoir hisser jusqu’au lit ses cent-vingt kilos bien tassés. Le sang lui battait aux tempes, comme le jour où il avait fait son attaque. Il sentit une sueur mauvaise glacer son crâne. Il se coucha tout habillé.

 

 ****

Il revit ce petit cocker d’un an, brun clair presque jaune. Qu’il les avait amusés avec ses grandes oreilles tombantes qui trempaient  dans la soupe quand il mettait trop de hâte à la lamper ! C’était un chien monté sur des ressorts ; toujours à trépigner, à tambouriner sur le plancher avec sa queue. Ses gros yeux marron un peu exorbités semblaient vouloir tout découvrir à la fois. Et quant à la gueule : jamais un aboiement aussi criard n’avait retentit dans tout le voisinage. Avant que l’on s’aperçut qu’il valait mieux ne rien laisser traîner sur son passage ; quatre paires de pantoufles passèrent entre ses mâchoires, sans compter trois casquettes, une écharpe et le parapluie du maire en visite. Malgré tant d’espiègleries prédatrices, chacun rivalisait de caresses à l’égard du chiot turbulent.

 

 ****

Et puis douze ans s’étaient écoulés comme un souffle du temps. Hormis son maître, plus personne ne s’intéressait à Miraut. Il était vieux maintenant. Cela se voyait à ses paupières rougies qui clignaient comme pour y chasser la fatigue. Le poil de son dos s’en allait par endroits, et il commençait à devenir dur d’oreille. Ses coups de gueule ne portaient plus, aussi lui arrivait-il de rester des jours et des nuits sans aboyer. Avec cette garce de bru, il fallait se chamailler pour qu’il ait à manger. A propos, est-ce que quelqu’un avait pensé à sa gamelle aujourd’hui ? Sans trop faire grincer le sommier pour ne pas réveiller la Jeannine, le père Thomas quitta le lit. Dans le réfrigérateur de la cuisine il restait deux ailes de poulet. Il s’en empara avec une hâte de maraudeur. Tant pis pour ce que dirait la Jeannine ! Après tout, cette volaille, elle lui appartenait aussi à lui ! Les temps s’étaient vraiment désaxés : même plus pouvoir librement disposer de son bien !

Le clair de lune faisait luire le manche d’une fourche plantée dans le tas de fumier. L’auge en pierre, d’une pâleur irréelle, ressemblait à une tombe et la pompe s’était travestie en oiseau de proie.  Sans bruit, le père Thomas entrouvrit la porte de la grange, laissant se faufiler un triangle de lumière lunaire qui se découpa sur le sol de terre battue.

         -Tiens, mon vieux chien !

Il déposa les ailes de poulet dans la boîte en fer blanc. Miraut dormait. Une odeur de fleurs séchées  descendait du grenier à foin.

 

****

Le lendemain matin, lorsque le père Thomastraversa la cour, le brouillard qui montait du fin fond des prés commençait à encercler la ferme. Le vieil homme, las, avait mal dormi, et le somnifère avalé tard dans la nuit lui brouillait les idées. D’un pas hésitant, il avança en répétant à mi-voix, comme s’il ne comprenait pas ses propres paroles :

         -Il est vieux, vieux… C’est un vieux chien…

Dès qu’il aperçut le fusil, Miraut vint se planter ferme au milieu de la grange en remuant la queue. Alors, c’était de nouveau la chasse ? Il allait retrouver les bois du Coupis, toutes les sentes qu’il avait tant de fois parcourues, la rosée qui lui mouillerait les flancs ? Ça tombait plutôt bien ; son arrière-train ne le tiraillait plus. Il attendit un ordre pour se précipiter dehors. Rien ne vint.

Le père Thomas s’était immobilisé en face de son chien, les canons du deux-coups braqués sur lui.

         -Là, juste entre les yeux ; il n’aurait pas le temps de souffrir…

Le coup éclata si fort qu’une fourche dégringola du fourrage et vint s’abattre sur le sol en vibrant.

Le coup était bien parti, mais les plombs devaient se trouver quelque part dans une poutre au cœur du faîtage. Il s’agissait juste de faire un grand bruit pour satisfaire la bru et la Jeannine.

Quant à Miraut, il avait disparu.

Comprenant que son maître lui sauvait la vie, mais qu’il ne pourrait rien faire de plus ; le vieux cocker avait quitté la ferme, avec, dans la gueule, les deux ailes de poulet.

Contes parus dans :

« LE NOUVEL ALMANACH FRANC-COMTOIS » Ed. Repp de Lure (Haute-Saône). 1977, 1978.

La Poule - Jean-Philippe Rameau.

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24.03 | 18:52
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