3 NOUVELLES ***

Pont de Belvoye (Damparis, Jura) sur le canal du Rhône au Rhin.

LA PETITE ĖCLUSIĖRE

 

Elle m’avait dit :

-       Je vais jusqu’à l’écluse du Vanais. Pardonne-moi mon chéri, mais je préfère être seule pour peindre !

Sa Diane blanche m’avait déposé dans la campagne. Que faire sans Blondie ? Me sentir loin d’elle, sans elle ; même durant un court après-midi ? Je quittai les bois du Chagnais. Au-dessus de moi les branches entremêlées formaient une voûte basse. Depuis deux semaines, le soleil d’avril parait les arbres de feuilles vert clair et fragile. La terre des forêts regorgeait d’odeurs neuves et de fleurs qui ont la grâce de ces petites paysannes de l’ancien temps, et des noms doux à prononcer : stellaires graminées, silènes, coronilles, pigamonts à feuilles d’ancolie. Les sous-bois se retrouvaient parsemés de leurs robes mauve, jaunes et blanches.

Pour évoquer son visage hâlé, sa tête blonde qu’elle penchait languide, langoureuse, nonchalante lorsque je lui disais : « j’ai envie de toi ! » ; je scandai à haute voix quelques vers libérés que j’avais écrits à l’époque où je mendiais son amour. C’était loin d’être du Verlaine, mais lorsque l’on aime, les mots les plus communs acquièrent une intensité d’expression sans limite.

Blondie !

En remontant le chemin de halage, mes yeux erraient sur le canal. Çà et là des ablettes crevaient la surface de l’eau verte et replongeaient, laissant onduler au-dessus d’elles des cercles qui s’élargissaient jusqu’à venir heurter les roseaux. Un instant, je crus apercevoir ma naïade : son buste ruisselant de gouttelettes adamantines, ses seins gonflés comme toujours que c’en était un martyr que de ne pas pouvoir les effleurer.

Mais cette vision disparut. Des joncs cassés retenaient, de leurs longs doigts bruns, les mousses et les brindilles charriées par le  courant  au  moindre mou-

 -vement d’écluse. Il devait être près de cinq heures. Le ciel commençait à se tacher de nuages glissant de la Bourgogne. Soudain j’eus peur. Je me souvins de l’une de mes visites à Hector Durville.

C’était en novembre dernier, un soir de brouillard acide et sombre.

 

****

Lorsque je m’approchai de l’écluse, au fond de l’étroit couloir de pierre, dans un grondement sourd l’eau écumait au bas des vannes rouillées. Un embrun s’élevait, pénétrant, qui emplissait les narines et la bouche d’un relent acide. Dès que j’eus franchi la porte de sa petite maison d’éclusier aux volets clos, le marinier m’avait lancé :

-       Le canal ?... Le canal ?... On ne peut parler de peur qu’il  vous inspire certains jours, non, la vraie peur, elle vous saute à la gorge, par tempête en haute mer, sur une coque de noix qui craque de partout. Ici, on ressent une sorte de malaise fait d’anxiété et de rancœur. Contre qui ? Contre quoi ? Allez savoir !

Hector Durville passa une main nerveuse dans sa barbe mal taillée. Il poursuivit :

-       Moi, monsieur, je déteste le canal. Il a quelque chose d’inquiétant, de sournois avec son eau dormante. Si vous saviez ce qu’on peut y trouver dans le fond ? L’an dernier un touriste a pêché un bras, tout bleu, avec des lambeaux de chair à-demi détachés par endroits. Le bonhomme en a fait une jaunisse… Y a rien de plus triste qu’un canal par temps  de brouillard pour vous flanquer le bourdon !

Durville s’était interrompu pour rallumer sa pipe ; une bruyère sculptée à la main, en forme de tête de marin. Des bouffées d’un tabac aromatique rare montaient sous le plafond, autour d’un globe fixé sur deux ancres croisées en bois verni. Dehors le vent sifflait au coin de la maison. Les yeux cernés et la bouche déformée par le tuyau de son brûle-gueule, il marmonna :

-       Tenez, la Marie Duval que j’ai remplacée ; et bien un jour elle en a eu marre  de   voir toujours et toujours de l’eau

sous ses fenêtres : dépression nerveuse ; on a retrouvé son corps coincé entre les portes de l’écluse. Un batelier avait dû manœuvrer le urniquet à sa place.

 

 ****

Blondie !

Le souvenir de cette vision avait fait sourdre en moi une angoisse irraisonnée. Afin de la conjurer, je murmurai certaines phrases que je lui écrivais avant notre décision de vivre ensemble : « je voudrais être près de toi et poser ma tête au creux de ta poitrine ; me laisser dériver sur la mer bleue de ta tendresse »… De ces aveux que l’on chuchote gravement, les yeux noyés dans le regard de l’être cher ; de ces banalités reprises des centaines de fois par des millions d’amoureux, et qui ne sont jamais prononcées ni jamais reçues de la même façon.

Ma petite gosse !

Bien sûr, on me qualifiait d’homme heureux ! En plus de son intelligence et de ses  talents  artistiques, Blondie possédait à dix-huit ans une féminité qui suscitait maintes convoitises. Moi-même ce matin, pourtant après une nuit d’amour particulièrement torride, j’avais ressenti au ventre comme un frisson en le voyant sortir de notre chambre à coucher, avec son chemisier à gros carreaux rouges et sa ceinture de cuir noir à boucles dorées, qui savait tant serrer sa taille et dresser des seins provocants d’impatience et que je pétrissais en balbutiant des mots rendus incompréhensibles par l’assouvissement de mon désir.

Cette évocation estompée, l’inquiétude me fouailla de nouveau. Le ciel bas charriait maintenant comme d’énormes baudruches noires. Je hâtai le pas. Encore deux kilomètres et je retrouverais « ma » peintre faisant patiemment naître sur son chevalet « La Petite Eclusière ».

Je n’avais pas atteint la moitié du parcours, lorsque la pluie gifla la surface de l’eau. Des traits acérés rebondissaient sur la poussière du  chemin  de  halage  et  piquetaient le  canal. Je  me  mis  courir.  A l’instant même, Blondie, furieuse, devait démonter son chevalet, puis une fois réfugiée dans sa Diane, allait pincer les lèvres, au bord des larmes ; avec son petit air de chat battu qui me bouleversait tant, et soupirer : « Sébastien, dépêche-toi mon chéri ! »

Enfin les premières maisons du Vanais se dessinèrent. Le pont de bois du canal me sembla d’une noirceur inhabituelle, malgré le rideau de grisaille qui en estompait les contours. C’est curieux, je ne l’avais jamais encore vu sous un éclairage aussi macabre. L’incompréhensible angoisse me reprit. Oh ! Apaiser ces battements de cœur ! Brusquement un détail me soulagea tout à fait : Hector Durville connaissait Blondie ; je la lui avais présentée l’an dernier ! Cette pensée me desserra la poitrine et je ressentis un apaisement proche du bien-être. Vieux loup de mer ! Immanquablement il offrait une rasade de son fameux rhum blanc à ma petite gosse. Je l’entendais depuis là :

-       Non, mademoiselle, le canal ne vaut rien. Heureusement qu’il y a cela : Guadeloupe 1952 ! J’en ai rapporté un sapré stock ! Ah ! La marine avait du bon !...

J’étouffais un éclat de rire, lorsque, parvenant sur le pont, j’aperçus un attroupement au bord de l’écluse. Une femme pleurait devant le chevalet de Blondie, et je crus entendre : « Oh ! Regardez, même la tête de sa petite éclusière est toute délavée par la pluie… »

A cet instant une poigne m’écrasa le bras et je me retrouvai enfermé dans la cuisine d’Hector Durville. Il se tenait devant moi, les yeux égarés par le rhum.

-       Sébastien, courage nom de Dieu ! Votre amie est tombée dans l’écluse en voulant regarder de trop près. Sa tête s’est accrochée à une sorte de piton qui se trouvait en bas d’une des portes on ne sait trop pourquoi… Pas un cri. Elle est partie sans un cri ! ».

 

 ****

-       Sébastien ! Oh ! Sébastien !

Je me réveillai en sursaut et presque hors d’haleine.

-       Sébastien, mais que t’arrive-t-il mon chéri ? Toute   la   nuit   tu    n’as   cessé  de  grogner durant ton sommeil. Ça fait une heure que je suis réveillée par ta faute. Et je pensais. Je pensais qu’aujourd’hui c’est la Toussaint et que nous devrions aller fleurir la tombe d’Hector Durville. Il avait tant aimé ma « Petite Eclusière ».

 

__________

 

 

SIMPLE  VÉRIFICATION.

 

Le commissaire Prieur, que ses collègues de rang avaient surnommé « Père Abbé », commençait à avoir les oreilles lourdement surchauffées par une pseudo-affaire de plaintes pour comportements bizarres.

Cela avait commencé au début de l’automne dernier et nous entamions la fin du mois d’Août.

Dans la ville de Saint-Glorieux, commune de quinze mille habitants, on avait vu arriver un certain Ion Tepeş (prononcer : Yonne Tépèche), d’origine roumaine. Personnage baroque et bariolé, d’une bonne toise d’altitude , étriqué, avec des moustaches noires et raides comme celles d’un personnage de statue de bronze. Il entraînait une famille de sept enfants, tous des garçons entre sept et dix-sept ans. Sa femme, la grosse Viorica, s’était vite ramassée une réputation et une clientèle de diseuse de bonne aventure. Mais que dire et redire à cela ? Saint-Glorieux – que des langues acides appelaient « Saint-Calot » - avançait une église péremptoire, haute et guindée, au frontispice duquel on pouvait lire de loin et sans lunettes : Liberté-Egalité-Fraternité.

Tout gambergeait donc pour le mieux dans le meilleur des bourgs possibles, et l’ont accueilli Tepeş avec ses sept gars, sa lourde moitié, et sa paire inquiétante de moustaches venue d’ailleurs. Et pour garante il possédait une lettre d’on ne sait quel personnage influent malgré les distances ; ce qui lui valut un poste dans un établissement public de la ville.

Malgré tout, depuis cette arrivée, des plaintes – le plus souvent anonymes – atterrissaient sur le bureau du commissaire Prieur. Même un appel téléphonique de la Préfecture sommait la Police locale d’enquêter. Mais enquêter sur quoi ? Pas de crime, pas de vol, aucune infraction de quel que calibre que ce fût, aucune plainte officielle ! Les sept garçons de Tepeş fréquentaient les écoles et sa femme s’était déclarée comme « métagnome », nom scientifique exact de ceux qui accèdent à la connaissance d’évènements futurs par des moyens non encore expliqués par la Science.

L’affaire, si « affaire » il pouvait y avoir un jour, avait commencé par ce billet anonyme, écrit bien évidemment avec l’ordinateur, car nous n’en étions plus hélas aux bons vieux caractères d’imprimerie découpés dans le journal local ; billet libellé au nom du commissaire Prieur : « Monsieur le Commissaire, vous devriez aller voir dans le garde-manger des Tepeş !... »

Or, aucun magasin d’alimentation n’avait déposé de plaintes pour vol de denrées.

Un premier rapport du commissaire établissait donc qu’à ce jour aucun indice sérieux ne pouvait justifier que l’on inquiétât la famille Tepeş – et même que l’on surveillât ses allées et venues.

Mais onze mois plus tard, les lettres anonymes se succédant, Prieur se retrouva encombré d’un épais dossier ; un dossier toutefois  ne contenant que relevés d’anomalies diverses, ponctuelles ; de faits curieux soi-disant observés mais ne débouchant pas une seule fois sur un constat d’illégalité… Prieur, proche de la retraite, n’attachait pas d’importance à ces giboulées de lettres et de billets anonymes. Et puis, toutes ces menées contre une famille roumaine pouvaient tout bassement n’avoir d’autre mobile que celui du racisme primaire.

Cependant, un Vendredi 13 – simple coïncidence – Prieur faisant le ménage dans ses dossiers, décida de relire toutes les pièces Tepeş, par ordre chronologique. Comme s’il en prenait seulement connaissance, mais bien décidé d’en finir avec ces ragots et de classer l’affaire. Il était quatorze heures.

Par ailleurs, il n’y a pas que dans les petits villages où l’on rencontre des gens mal intentionnés, nés semble-t-il pour nuire à autrui ; rancuniers, jaloux, mesquins, lâches et arrivistes. Certaines petites villes ont mauvaise réputation. Les cloportes y prolifèrent tout pareillement, et nulle bonne volonté de pourrait favorablement agir en vue de changer cette mentalité. Il n’y a rien à tenter. Il convient de partir. Partir plutôt que haïr. Plus une ville est grande, plus il est facile d’y vivre en paix, sinon en parfait ermite. Prieur songeait aux deux grandes villes qu’il avait le mieux connues. Paris demeurait et demeurerait toujours sa préférée.

Voyons, une à une, les pièces de ce dossier.

Il y avait tout d’abord une publicité pour un congélateur… Comme si c’était un délit d’acheter un congélateur lorsqu’on arrive de Roumanie… Congélateur Froidunor CHE 219 AZ, 284 litres. Super isolé. Pouvoir de congélation : 20 kg/24 h. Autonomie en cas de coupure : 40 h. Témoins d’alarme et de congélation rapide. Roulettes, éclairage et serrure. L. 132 – H. 86 – P. 68,5 cm. C.E. : 0,66 KWH/24 h. Classe énergétique A. Code 79331. 2990 F. – 150 F par mois. Seule mention du scripteur, manuscrite en rouge et en majuscules : « A ÉTÉ ACHETÉ PAR TEPES. »

Suivait une bonne douzaine de billets peu lisibles ou incohérents.

Une lettre, celle-là signée, du gardien de l’immeuble où habitait la famille Tepeş, parlait de leur chien, un bâtard à la queue immense et aux oreilles en pointes qui avait été vu avec, dans la gueule, un os bizarre « de je ne sais quel animal » précisait le scripteur.

Durant sa longue carrière, Prieur avait connu bien des cas semblables qui, sans pour autant relever d’une quelconque intervention incompréhensible ou encore magique, avaient intrigué les enquêteurs jusqu’à ce qu’ils passent à des affaires plus urgentes et plus concrètes. A moins que ces bizarreries ne débouchent sur les soupçons émanant d’un inspecteur de la Répression des Fraudes et de la Défense du Consommateur. Prieur se souvenait d’un tel cas. On avait failli interpeller un soi-disant jeteur de sorts. C’était à Paris dans le XVIII° près de la Goutte d’Or. Une espèce d’évêque de foire d’une Eglise invraisemblable et complètement inconnue, qui célébrait la messe avec du vin de Porto dans une prétendue communauté qui n’existait que dans l’annuaire téléphonique. Jetait-il des sorts ? Ben évidemment rien ne put être prouvé. Mais les délits d’escroquerie, d’abus de confiance, d’usurpations diverses et de fraudes multiples suffirent à le ramener sur une terre plus laïque et républicaine.

Prieur sortit également du dossier la lettre d’un président de comité de vigilance qui prétendait avoir enquêté auprès de toutes les boucheries-charcuteries de la ville. Il ressortait de ses assertions que jamais la famille Tepeş n’avait acheté de viande depuis l’achat du congélateur. Ce qui ne pouvait paraître bizarre ; on trouve aussi de la viande dans les grands surfaces. Par ailleurs, être végétarien n’est pas non  plus un délit. Non, décidément, cette affaire prenait de moins en moins l’étoffe d’en être une. Le commissaire continuait  à effeuiller les autres innombrables pièces de l’énigmatique dossier, lorsque l’inspecteur Alfort entra en même temps qu’il frappait et lui remit un rapport sur sa dernière enquête. A la suite d’une mort présumée suspecte, on avait fait procéder à l’inhumation du corps. Quant à la découverte…

 

****

Mais remontons au commencement de cette histoire. La veuve Beuzenot laissait deux héritiers. L’un, chef d’entreprise, l’autre, chômeur professionnel. Ils héritaient à parts égales d’une fortune rondouillarde. Or, les deux frères, forcément séparés par la disproportion de leurs raisons sociales respectives, étaient, de plus et cela n’étonnera pas, brouillés à double tour. La défunte, admise deux jours à l’hôpital de la ville de Saint-Glorieux pour un simple bilan général, avait été retrouvée froide le lendemain matin. Sans raison apparente. Ni trace de coups, ni rien. Mais, disait-on depuis, le permis d’inhumer avait été délivré bizarrement par le médecin du quartier, ivrogne assermenté d’ailleurs menacé d’être radié de l’Ordre des Médecins. Le corps, lui, était resté à la morgue de l’hôpital. Trois semaines après l’enterrement, le fils Beuzenot, l’aîné, le chef d’entreprise, avait intrigué pour obtenir en hauts lieux un permis d’exhumer. Or, le cercueil de Germaine Beuzenot ne contenait que des sacs de sciure de bois…

Bon ! Eh bien maintenant le commissaire Prieur serait chargé de retrouver le corps de Germaine Beuzenot !... L’inspecteur Alfort resta longtemps dans le bureau de son patron.

Dans ces conditions, autant boucler cette soi-disant affaire Tepeş. Il était maintenant dix-huit heures. Muni d’un mandat de perquisition, le commissaire Prieur se rendit quand même chez le Roumain, simple routine pour couper court à tous les éventuels ragots futurs. D’ailleurs, les vacances approchaient. Autant partir en laissant derrière soi le moins possible d’affaires en cours.

 

****

Ce soir-là, le commissaire Prieur était extrêmement loin de se douter qu’en perquisitionnant chez Ion Tepeş, il mettrait à jour une affaire qui pendant longtemps allait horrifier la France entière.

Mais, pour l’heure, en ce placide lundi 26 Août, il se dirigeait, sans à priori et bon enfant, vers la rue des Grands-Champs, au numéro 13, pour une simple vérification du congélateur de Monsieur Tepeş, employé à l’Hôpital de la ville, plus particulièrement responsable de la morgue.

 

___________

 

 

TU  ARRIVES DE SI LOIN…

 

« Si l’on considère les préhominiens comme nos ancêtres, nous autres anthropologues faisons reculer dans le temps les origines de l’homme. Je rappelle que le mot « anthropologue » fut créé par l’anatomiste Paul Broca ; et que l’anthropologie se limite à l’histoire naturelle du genre humain ; c’est-à-dire à l’étude des hommes primitifs, à celle  des principales races humaines disparues ou vivant actuellement, tout comme à celle de l’homme considéré en tant qu’individu morphophysio-psychologique, de sa naissance à sa mort.

Le préhominien, cet ancêtre commun au singe et à l’homme est un animal provinien découvert dans le Montana, sur la Purgatory Hill. Gros comme un rat, ce lémurien vivait il y a 70 millions d’années. Mammifère arboricole, il possédait, tout comme nous,  cinq doigts distincts, un cerveau développé et une vision stéréoscopique. Cet être de transition va, durant 40 millions d’années, peupler l’Amérique et l’Europe. L’arbre généalogique s’est ensuite divisé en deux voici 30 millions d’années ; la première branche va donc donner la lignée des anthropoïdes végétariens (chimpanzés, gorilles, gibbons et orangs-outans). Dès  les premiers millions d’années qui suivirent, dans la seconde branche, l’homme va se dégager laborieusement d’un animal omnivore et agressif possédant trente-deux dents (le singe en a trente-quatre).

Cet égyptopithèque ou priopithèque évolue sur un être plus grand : le ramopithèque.

Le ramopithèque, qui est de courte taille, quittera la forêt pour la savane. Il y a 15 millions d’années de cela. Sa main se libère, puisqu’il peut se dresser par moment sur ses pattes de derrière. Il s’en sert pour saisir un bâton, lancer des cailloux.

Apparaissent alors les australopithèques, 10 millions d’années après. Ils commencent à réfléchir puisqu’ils taillent les galets et s’en servent comme armes. Deux variétés d’australopithèques : l’australopithecus robustus et l’autralopithecus africanus.

Le premier être à porter véritablement le nom d’homme n’est plus tout à fait un australopithèque. C’est presque un homo habilis mesurant 1,20 m. qui  sait se tenir droit et marche sur ses deux jambes. Voici 3 millions d’années cet homo habilis vit en groupe, transportant dans des demeures provisoires (huttes faites de branchages) les animaux qu’il a tués pour les manger.

Et puis, il y a un million d’années, apparaît un être mi-singe, mi-homme, dénommé en 1891 « pithecantropus » par Eugène Dubois. On l’appellera désormais « homo erectus ». Il a une tête allongée, une capacité crânienne de 870 cm3. Il apprend à dompter le feu en se servant de brindilles allumées avec un silex. Il est déjà capable de fabriquer de magnifiques outils de travail en pierre. Ce préhominien a notre taille et notre poids.Cet homo erectus préfigure la naissance de l’homme ».

(à suivre)

Andrew venait juste de poser le dernier point de son article destiné à la revue d’anthropologie à laquelle il collaborait depuis peu, que Djemila avait sonné fébrilement à sa porte ; qu’elle l’avait entraîné dans la chambre à coucher blanche de soleil et que, folle de rage amoureuse,   elle  le  besognait, elle  le  dominait, elle  lui administrait en haletant un plaisir graduellement dosé dont aucune femme ne lui avait, même donné l’idée d’un avant-goût.

Djemila, malgré son expérience dans maints domaines, n’accusait que vingt-deux ans. Les cheveux frisés d’un noir de jais, la peau hâlée comme toutes les Algériennes, elle avait les cuisses rondes, les seins gonflés, tendus et arrogants comme la proue d’un navire à l’abordage. De taille moyenne, elle était un concentré de magnétisme érotique lancinant qui émouvait, conquérait, allumait, affolait et soulageait l’homme libre de quarante ans qu’était Andrew, idéaliste et obnubilé par la perfection en tout, comme le sont les vrais artistes en général, et plus particulièrement certains écrivains sensuels.

Djemila ! Sans crier gare elle avait fait sensation en arrivant dans la librairie où il dédicaçait, samedi dernier, son livre « L’Homme du Futur ». Toute moulée de noir, les cuisses comme enluminées par une mini-jupe couleur d’or, la poitrine  exposée bien haut sous un corsage tendu ; elle était accourue vers lui, comme aiguillonnée par les deux petits papillons verts qui butinaient de chaque côté de sa coiffure, également toute en rondeur.

-Bonjour Andrew ! Je vous ai vu hier soir aux actualités de vingt-heures. Je suis passionnée, à la fois d’anthropologie et de parapsychologie et… j’habite en face de chez vous, square Vitruve…

Elle disait cela posément, avec une maîtrise de femme sûre, habituée aux victoires sentimentales d’office. Elle changea toutefois de ton et poursuivit :

-Dès que vous êtes arrivé à Paris, j’ai remarqué votre démarche de conquérant méthodique, vos moustaches rousses à la gauloise, et votre regard d’alchimiste qui semble vouloir faire de l’or avec tout ce qu’il touche… Au fait, vous êtes grand, vous mesurez combien ? Au moins plus d’une toise !

Bien qu’il la dévorât des yeux et de partout depuis qu’elle avait fait irruption devant lui, Andrew n’avait pas trop détaillé ses yeux. Et soudain, il venait de les heurter, ses yeux, de plein fouet ; des yeux également noirs, mais d’un noir en feu. C’était cela, Djemila était une femme – une fille car il ne lui  donnait pas vingt-deux ans et la croyait même mineure – en noir lumineux. Djemila était une femme de  braises noires. Pendant d’extraordinaires minutes hors du temps, à mille contrées de la librairie, de ses ivres et de Paris, Andrew s’était repu des yeux de Djemila, de ses diaboliques rayons de lumière noire qui envoûtaient son esprit, son cœur et son sexe… Et le soir même de ce surprenant samedi d’octobre parisien, ils s’étaient retrouvés dans un seul appartement du square Vitruve, le sien. Un appartement d’homme riche de livres, de célibataire.

 

 ****

En nage  et d’un désir bruyant, Djemila qui n’avait gardé que ses bas noirs – c’était son fantasme à lui – le dominait. Elle lui faisait l’amour. Elle lui avait imposé la position chevauchante dite « à califourchon ». Il était allongé sur le dos, les jambes légèrement repliées. Son rôle était donc passif. Djemila, agenouillée à califourchon sir lui, s’octroyait le rôle actif. Elle soulevait et reposait alternativement les hanches. En même temps, elle pouvait effectuer des rotations de droite à gauche et de gauche à droite sur le bassin d’Andrew. Cette position donnant le rôle actif à la femme était très populaire dans les pays d’Asie. Elle avait l’avantage de laisser à la femme l’initiative des mouvements coïtaux. Et quel émerveillement érotique pour Andrew que de découvrir Djemila affolée de plaisir, penchée en arrière – ce qui donnait à ses seins prêts à éclater une provocation insoutenable. Et quelle ardente émotion que de voir monter le plaisir orgasmique sur son visage hâlé et crispé de jouissance !

Maîtresse experte en érotisme opérationnel, Djemila préférait cette position qui rendait profonde la pénétration du pénis et le mettait en contact avec le col de l’utérus. Pour éviter une pénétration trop avancée, elle déterminait l’intensité des mouvements. Un judicieux dosage de ces mouvements de haut en bas et de bas en haut et d’avant en arrière, déclenchait une excitation atteignant le clitoris et l’ensemble du vagin. Le pénis attisait le col de l’utérus ; une excitation alternative particulièrement intense croissait vite chez Djemila. Quand elle s’inclinait en avant, son vagin prenait une position horizontale. Un mouvement d’avant du bassin lui faisait obtenir encore une autre excitation très forte au contact du pubis d’Andrew. Simultanément, une pression intervenait sur l’arrière du vagin. Andrew pouvait avoir un rôle actif du mouvement du bassin.

-Ah ! Djemila, je gémis là. Las Djemila ;  qu’as-tu mis là ? Qu’ai-je donc mis là ?

La fille de braises noires avait appris à Andrew de faire l’amour avec les mots parlés. A faire en sorte que les mots d’amour fassent même l’amour entre eux… Jamais deux êtres  n’avaient partagé une telle complicité physique.  Leurs   yeux   faisaient   l’amour.  Leurs  cœurs faisaient l’amour. Leurs esprits faisaient l’amour. Le plus occulte et le plus insondable de leurs âmes faisait l’amour… Faire l’amour ? Non pas en fait, non pas seulement C’était plutôt faire les amours. Andrew était expert en amour suggéré, en amour latent, en amour abstrait. Puis ses mains mimaient et concrétisaient, sur le corps de Djemila,  l’évolution subtile de son désir. Andrew était l’alchimiste, et le corps de Djemila l’athanor (le foyer) où tout prenait feu.

Leurs parties d’amour, en général et sauf ce soir-là où Djemila avait exceptionnellement et furieusement brûlé les étapes, demandaient plusieurs heures. Plusieurs orgasmes consacraient de part et d’autre plusieurs appréhensions de l’amour physique. Mais toujours, c’est Djemila qui concluait ce jeu de fournaise par une apothéose ; Djemila qui se redressait, se dominait et dominait l’homme qui, Andrew qui, chevauché, gémissait là, imaginant tout à coup, ou plutôt se demandant de quelle façon ses ancêtres les préhominiens faisaient l’amour…

Et  lorsque Djemila, repue d’orgasmes et le ventre chaud de la sève d’Andrew, se laissa tomber sur son torse ébloui de jouissance et sur sa bouche encore dévorante ; elle crut entendre cette  curieuse prière haletant de supplication :

-Ma chérie, n’évolue plus !... Tu es née voici près de soixante-dix millions d’années… Oh !  Mon amour, tu es parfaite,  n’évolue plus !... Reste comme ça, tu es sublime !... Arrête-toi, n’évolue plus !... Repose-toi sur moi : tu arrives de si loin !...

Dole (Jura) Eté 1992.

Lola Astanova

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