LA TACHE DE NAISSANCE

Illustration pour Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.
« Jeune femme à l’orgue » Eduard Veith (1858-1925)

 

 

LA TACHE DE NAISSANCE.

 

(Nouvelle)

 

 

Au mitan de sa cinquantième année d'avancée sur le chemin du Temps, Gabriel-René ressentit comme une fatigue face à ce qui fut et à la certitude de ce qui ne serait sans doute jamais. Je veux parler de certaines bonnes et légitimes incidences de la vie. Pourquoi ce qui fut gris ou noir resterait-il la couleur la plus accaparante sur la toile de sa vie ? Il souffrait soudain comme d'une lassitude existentielle larvée de questions aux réponses indécelables. A quoi bon – non persister à vivre – mais à quoi bon poursuivre l'aventure sacrée de la vie tout en cheminant au ralenti, appesanti, conditionné, envoûté par un passé qui lui revenait en séquences ou clichés obstinés durant son sommeil et plusieurs nuits par semaine ? Certains cadres domestiques de son enfance avec une netteté de film sur grand écran lui étaient projetés, alors que tous ces décors – voire ces maisons – n'existaient plus depuis quelques décennies. Que des parents décédés reviennent de nuit s'imposer à son souvenir, soit ! Mais des objets, des meubles, des intérieurs déménagés ou détruits ? A quoi bon, par déduction, de continuer à croire toutes ces vérités apparentes qui nous furent imposées au torrent de notre enfance dans des lieux qui n'existent plus, et par des personnes qui, elles aussi, n'ont plus d'apparence physique dans aucun lieu mais qui se sont dissoutes dans la terre du Grand Champ du Repos et du Dernier Silence ? A quoi rime de persister à croire à tout ce qui n'est plus que dérision aux vents du Temps qui souffle et tout étouffe ? A quoi bon de croire à ces histoires, à ces déboires d'une histoire personnelle qui change et mue, se confirme ou se renie au fils des ans réformant ou dévorant ? Nous ne sommes parfois, au bord de l'eau glauque ou cristalline de l'étang de notre vie, que de débiles crapauds humains coassant dans le doute croissant : « on n'sait plus quoi croire ! »...Gabriel-René, parfois, hasardait même la pensée qu'à la maternité où il était né le 30 Avril1951, il y avait eu maldonne…D'ailleurs, assez rapidement, il entendit souvent la mère lui rétorquer : « toi, tu n'es pas comme tout le monde ! On ne sait pas à qui tu ressembles ! » Étonnante est la lucidité qui nous décille les yeux de l'esprit sur notre prime enfance au fil de l’avancée sur le chemin de halage du Temps !

 

Alors, sans toutefois jouer les Freud de campagne, Gabriel-René s'engagea, courageusement et froidement, dans une enquête méthodique et chronologique. Une enquête, somme toute, lucide et détachée comme s'il eût été question d'une investigation concernant un étranger. L'émotivité est le plus grand adversaire de la conscience. Manipulés par l'émotivité nous ne voyons plus, nous n'entendons plus, nous ne raisonnons plus : la conscience est vide en nous et nous sommes devenus des marionnettes, des morts-vivants ! La conscience  - la décision de choisir la conscience – requiert et du courage et du dépouillement ; il faut sabrer dans le vif pour extirper l'erreur qui paralyse – souvent justifiée par un quiétisme sécurisant. Bref, lorsque l'illusion, les illusions, ont clos leur besogne de sclérose et de sape de la conscience, il est extrêmement laborieux de retourner sur la terre ferme et parfumée de la vie réellement vécue. Et ne parlons pas du sentiment de culpabilité qui nous harcèle en nous serinant les pseudo-commandements des religions ; par exemple, la charité, cette charité bien pratique pour faire des hommes des lâches, des hypocrites, des scribes, des pharisiens, et toute une nuée de bestioles métapsychiques et parasites qui apparaissent au fil de l'évolution des boutiques religieuses. La déformation, la manipulation – d'une religion catholique, par exemple – semblent nous avoir convaincu pour la vie que l'égoïsme est le plus noir des péchés et qu'il faut du matin au soir se gargariser avec le mot « charité ». L'éveil, douloureux, de la conscience va consister à regarder avec des yeux propres et sans lunettes déformantes – non religieuses – et il nous apparaîtra que la charité n'est trop souvent rien d'autre que l'intérêt personnel dissimulé sous le manteau de l'altruisme, et que l'égoïsme le plus accompli est de faire quelque chose pour éviter un sentiment désagréable... Il en va de même du concept de « devoir » ; encore un mot galvaudé prétexte à toutes les tyrannies exercées sur le prochain.

 

Gabriel-René fut ainsi conduit à se rendre compte que, finalement, jamais ses parents – ceux qui l'avaient ramené de la maternité – n'auraient dû se marier. Ni entre eux, ni chacun de son côté, d'ailleurs. L'union d'un colérique tyrannique et d'une femme fragilisée par une enfance et une adolescence plutôt rude ne pouvait donner qu'un produit contrarié – un fruit gâté – au point qu'il faudrait qu'il s'écoulât sans doute les deux tiers d'une vie normale avant de rendre ce produit conscient, équilibré et ferme dans un monde où il agirait sans subir mais sans agressivité. Ce produit, déjà quand même bien dégrossi, Gabriel-René l'entrevoyait tous les matins dans la glace en se rasant. Et il ne rejetait toujours pas l’hypothèse que tout ce qu’il avait subi depuis sa naissance n’aurait jamais dû s’accomplir.

 

Certes, il n'était pas question de juger qui que ce soit, surtout pas les parents, mais comprendre, ne retenir que les données et les informations objectives ; ces deux attitudes saines n'ont pas à être ravalées au rang de péché. Le mot « péché », encore un mot à rayer du dictionnaire des êtres éveillés. « Erreur » est le mot approprié. Rayons également celui de « diable » pour le remplacer par « criminel ». Ne parlons plus de « foi » qui n'est autre que la crédulité en d'expectatives spéculations théologiques et doctrinales dont vivent les gens d'Eglises diverses et concurrentes ; avançons le terme « adhésion » ou bien encore « certitude ». « Je ne crois pas, je suis sûr ! » : tel est le  Credo du croyant bien. Adhérer à Dieu, malgré trop d'hommes et de femmes en principe consacrés à son service et qui le recrucifient à longueur d'année liturgique !  Finalement, le Credo du libre-penseur sensé et digne de ce nom est canonisé par ces mots : « Je crois en Dieu, c'est tout ! » Ne pas juger, donc. Constater les faits, les actes, discerner les causes plutôt que de fulminer contre les conséquences. Ne pas réagir par la critique présomptueuse ni encore moins par la haine. Se contenter de fuir l'erreur pour vivre au propre de la conscience. « Comprendre et ne pas juger ! » - cette devise était celle de l'immense Georges Simenon.

 

Mais les traumatismes de l'enfance restent là longtemps, attendant le remède à priori introuvable ; traumatismes qui suinteront le long du Temps jusqu'à l'évolution spirituelle suffisante du blessé. Le souvenir le plus angoissant de son enfance, Gabriel-René le vécut un Dimanche après-midi d'été. Les parents étaient partis à vélo en l'emmenant sur le porte-bagages de la bicyclette du père. Il devait avoir cinq ans, venait de découvrir l'école primaire. Par malheur, c'était le père qui l'avait pris avec lui. Le porte-bagages du vélo était surmonté d'une sorte de fauteuil en gros fils d'acier avec des étriers pour poser les pieds. La promenade les conduisit à six ou sept kilomètres de la maison, le long d'un canal. Au retour, une péniche était engagée dans l'écluse. Le père, sec et nerveux, s'arrête, la mère aussi, juste au milieu du pont de bois aux planches disjointes. Et le père n'eut plus d'attention que pour les mouvements lents de l'écluse et l'interminable descente du bateau dans le sas. Or, le père n'était pas descendu du vélo, le pied à terre et la main droite agrippée à la rambarde du pont, il conservait le pied gauche sur la pédale ; ce qui penchait dangereusement le vélo au point de faire arriver la tête du gamin entre deux espaces de la barrière du pont, une barrière en petites poutres noires. Et l'horreur était en contrebas : un bouillonnement, un gargouillis, des gerbes jaunes crachées par les vannes de l'écluse. Avec tout ça une odeur, non pas d'eau de canal, mais une odeur industrielle et acidulée – car à l'époque l'usine de produits chimiques longeant le canal y déversait tous ses rebuts. Tassé sur la droite du siège du porte-bagages, donc très mal à l'aise, Gabriel-René avait le vertige et sentait que  d'une seconde à l'autre il allait tomber dans le canal...Et il gémissait, et il pleurait, et il criait qu'il voulait qu'on s'en aille... Le père ne pensa jamais à redresser le vélo. Il continuait à se passionner pour la lente manœuvre de l'écluse, jusqu'à ce que la mère prenne timidement la défense du bambin et que les vélos repartissent, penauds, sur le chemin du retour. Le père jurait, ruminait une colère contenue qui ronfla sur les quatre kilomètres séparant de la maison. « Saleté de gosse ! » est l'apostrophe que Gabriel-René entendit le plus souvent.

 

Les parents s'étaient mariés sur le tard. Il y eut tout d'abord un enfant mort-né. Le père avait quarante ans et la mère trente-sept lorsqu'il naquit. Une sœur vint également au monde trois années après lui. Une enfant, celle-là, réellement fille de ses parents.

 

Certes, jamais il ne manqua de quoi que ce fut à la maison. La nourriture était bonne et bien suffisante. Mais il y avait, sous-entendue, la satisfaction du devoir accompli. Une sensation tacite que tout était fait avant tout par devoir. La lettre avant l'esprit dont parlent les Evangiles. Et puis s'imposait l'antisocial « chacun chez soi ! » isolant les deux enfants du reste du village. Ce n'était pas la coutume d'aller chez les gosses des voisins ou de les inviter pour jouer ou bien pour le goûter des quatre heures. Les parents, venus d'une autre région, ne se mêlèrent jamais à la vie du village. L'absence d'instinct grégaire est plutôt louable en soi, mais cette sagesse exacerbée peut pénaliser les enfants au niveau de leur comportement avec autrui. Ce qui fut le cas. Un exemple ; les gosses, tous les ans pour Mardi gras, « faisaient carnaval » en se déguisant et en visitant les maisons du village, quelque fois carrément nantis d'un grand sac à provisions – pour y glaner gâteaux, bonbons, œufs, etc... Jamais Gabriel-René et la sœur ne participèrent à ces réjouissances. A qui la faute ? On ne pourrait l'avancer en fait, mais il rôdait dans l'air comme une réticence, une méfiance, un « ça ne se fait pas !»... Un jour, devant la barrière de la maison, Gabriel-René avait  prêté son harmonica à un camarade plus âge que lui qui s'époumonait dedans à cœur joie en des airs connus du moment. Le père, apercevant la scène, rapplique en vociférant, arrache l'harmonica des lèvres interloquées du grand gars, le jette par terre et le piétine. Gabriel-René est illico sommé de rentrer à la maison.

 

Ce qui ravissait pourtant Gabriel-René dans ce village de plaine, c'était la campagne environnante, les bois, la neige et, en règle générale, la solitude au chaud milieu de cette nature odorante. Lorsque la maîtresse, ou le maître d'école, organisait une promenade le samedi après-midi ; c'était une vraie fête de se rendre assez loin dans des lieux où il n'aurait jamais eu l'occasion de s'aventurer seul ou avec les parents. Deux clichés devaient rester imprégnés toute sa vie devant la mémoire de ses yeux. Un soir d'hiver de sortie d'école, vers cinq heures. Il était resté pour aider la maîtresse à faire les tampons. Il s'agissait de reproduire sur les cahiers du jour, à la page du lendemain, des fleurs ou des animaux à l'aide de tampons encrés. Destinés à la petite classe, ces dessins seraient ensuite coloriés ou peints par les plus petits écoliers. Tous les autres élèves étaient partis Lorsqu'il se retrouva sur le perron de l'école, haut de quatre fortes marches, le soleil couchant rougeoyait le ciel, la maison d'en face, son bosquet, et puis la neige qui recouvrait le tableau. La neige était irréelle, immatérielle, hors de ce bas monde. Emu, Gabriel-René songea : « Il ne faut pas que tout cela se perde ! ».C'est de cet an, peut-être de 1958, que lui resta le désir viscéral de créer. Créer quoi ? Il ne le savait et ne le saurait que beaucoup plus tard. Le second tableau, intriguant, était composé des pierres tombales, hautes, grosses, grises ou noires et luisant sous la pluie qu'il apercevait en passant devant le cimetière lorsque la grille était ouverte. Surtout les fins d'après-midi où le jour se retirait déjà en laissant les voiles, les brouillards, les contours de la nuit s'insinuer en louvoyant. La mort, un jour, mais dans bien longtemps. La mort, mystère de laideur incompréhensible. L'emblème de ce village aurait pu être, après tout, une pierre tombale. N'était-ce pas aller aux devants de la mort que de venir habiter dans ce village, innommable, puisqu'il ne sera pas nommé ? Ce village fit le malheur du père. Il fit, beaucoup plus tard, le malheur de la mère. Seule la sœur échappa au massacre – à la malédiction des « Cloportes », tels qu'un jour un instituteur à forte personnalité nommerait les habitants.

 

Et la religion ? Les parents pratiquaient. Le père avait suivi la mère qui, sans le mariage, se serait sans doute faite religieuse ; ce qui aurait mieux valu pour elle qu'une vie matrimonial avec le pire et sans le meilleur. La religion, c'était la messe du Dimanche, avec ses traditions campagnardes d'alors : les habits du Dimanche, le pain béni, les enfants de chœur dont Gabriel-René fit partie de bonne heure. C'était aussi le catéchisme du Jeudi après-midi avec, parfois, des films fixes et muets de Tintin et Milou que le vicaire passait en lisant les dialogues au fur et à mesure du défilement des images. La salle de catéchisme dans la maison d'un particulier, jadis cultivateur, était une petite pièce très ancienne avec des poutres et une charpente des murs apparente entremêlées de torchis. Un endroit sombre avec seulement deux petites fenêtres basses sur le devant et un perron fait d'une grosse dalle lisse. La religion, c'était aussi son père invitant fréquemment curés, vicaires et religieuses à sa table ; faisant les lectures à la messe du Dimanche, mais navrant sa maison et les environs immédiats de colères noires et de jurons infernaux. La religion, c'était la mère lui disant : « Quand Monsieur l'Abbé rentre dans la maison, c'est comme si c'était Jésus qui venait ! » Le vicaire se prénommait Antoine ; très grand, blond, bel homme, il se déplaçait à moto, avait une belle voix, prêchait superbement. Il avait trente ans lorsque Gabriel-René en avait dix. Après Vatican II il devait défroquer, se marier, puis divorcer plus tard. Un autre vicaire aussi, prénommé Pierre, le remplacerait, viendrait aussi souvent souper à la maison paternelle. Plus intellectuel que le précédent, il parlait d'un livre qu'il était en train d'écrire. Un jour lui aussi partirait reprendre d'autres études à la Sorbonne de Paris et se marierait... « Vatican II, un printemps pour l'Eglise » minaudait-on en ces débuts des années 1960. Tant pis pour les dégâts, les ruptures de vœux, les désertions et les vies sacerdotales saccagées ! La religion, c'était aussi le propre baptême de Gabriel-René pour lequel ni le parrain, ni la marraine ne s'étaient dérangés... La religion, c'était encore le baptême d'une cloche de l'église du village pour lequel le père fut choisi pour être le parrain. Parrain avec une voisine pour marraine. Peu de temps après la cloche devait se fêler puis être remplacée. Pour Gabriel-René, la religion ce fut toutes ces coutumes et ces événements, mais jamais  un appel de l'Au-Delà, jamais un élan vers l'Autre Dimension, jamais une ferveur extatique, jamais une dévotion sincère, un idéal, un refuge. En fin d'école primaire, il crut pourtant être appelé à une vocation à la prêtrise ; mais toutes les tentatives entreprises pour concrétiser ce prime choix hasardeux se diluèrent dans des échecs réitérés. En fait, jamais il n'accéda à la voie libératrice et transformatrice de la spiritualité rénovatrice, mais stagna dans les à-peu-près et les miasmes de la religion de façade. Cette religion, c'était aussi les enterrements auxquels il participa très tôt comme enfant de chœur et qui le terrorisaient au point de le rendre malade psychiquement. Dès qu'un glas sonnait, il savait que la, ou les nuits prochaines, il allait mal dormir et faire des cauchemars épuisants. Quant à l'après-midi d'été où dans le soleil il surprit soudain pour  la première fois à sa gauche le corbillard qu'il n'avait pas vu arriver alors quil se trouvait contre la barrière de la maison et qu'il n'allait pas encore à l'école...on parlerait aujourd'hui de « traumatisme ». Ces deux chevaux noirs tirant un chariot également tout noir et chargé de fleurs... Un chariot qui avançait si lentement qu'à tout moment on aurait cru qu'il allait s'arrêter. La religion, finalement : des traditions auxquelles on assiste passivement, par crainte ou par sentimentalisme, des coutumes bizarres,  un décorum malsain et déprimant, et la peur, la terreur, l'arrière-pensée d'être abusé par des malentendus... Car peut-il être concevable de parler de Jésus en déballant toutes ces panoplies funèbres ? Un jour, Gabriel-René entrerait au Petit Séminaire, en sortirait trois ans plus tard. Un long cheminement, une quête harassante allaient le conduire dans des officines cléricales de toutes les couleurs en passant par la réincarnation, l'Eglise gallicane, les Traditionalistes de la fraternité Saint-Pie X, ceux de la Fraternité Saint-Pierre, les Béatitudes et bien d'autres spéculations doctrinales encore, pour le laisser donc, à cinquante ans, sur sa faim des nourritures célestes de l'âme ; mais libre de déclencher le grand ménage dans sa vie spirituelle contrariée et chaotique. Cela le conduirait à jeter ou à brûler quantité de livres dits « pieux » et autres écrits suspectes. Et, par-dessus tout, à rencontrer la vraie spiritualité chrétienne faite d'intériorité et d'adhésion personnelle, individuelle, engagée à Dieu, seul et qui suffit, sans associés ni saints problématiques entraînant dans le gouffre gluant du polythéisme. Dieu seul qui suffit, à la puissance et la splendeur, aux antipodes  de l'aliénation à une pléthore de boutiquiers et de camelots culs bénis. Mais n'anticipons pas ; le meilleur serait pour bien plus tard et le plus mauvais stagnait là, tout proche et croupirait longtemps...

 

Le père était grand, dégarni, maigre, nerveux, fumeur, un peu buveur quoique jamais ivrogne. Son malheur, finalement, fut de ne pas poursuivre sa vocation qui l'avait engagé en région parisienne pour travailler dans les châteaux comme jardinier – nous dirions aujourd'hui « décorateur-paysagiste ». Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait dû atterrir dans ce village-cloaque qui allait faire son malheur à brève échéance. La mère, soumise en apparence, fut en fait le souffre-douleur de ce père. Mais sous des dehors humbles et résignés – pieuse humilité de camouflage – elle  cachait une volonté farouche, certes inemployée, mais qu'elle saurait un jour débonder sans discernement au point de commettre quelques injustices inexcusables au préjudice de prochains desquels elle aurait dû se sentir redevable. Un être déterminé au tréfonds de lui-même, mais dépourvu de moyens d'expression et de statut social la cautionnant pour se réaliser. Paradoxalement, un rôle de martyre dans une toile initialement tressée de volonté pour s'affirmer. Encore un méfait de cette religion aliénante sacralisant la dépersonnalisation, la faiblesse, la démission, l'échec, la passivité toutefois rongée de ruminations névrotiques. Cette mère, également, n'aurait jamais dû venir dépérir aussi dans ce village qui ferait son malheur à très longue durée car elle devait y devenir presque nonagénaire.

 

C'est pourtant, et hélas, par cette mère que Gabriel-René devait garder comme une fêlure incurable le souvenir le plus désespérant de sa prime enfance. Il n'allait pas encore à l'école. Il devait avoir quatre ans. C'était un début d'après-midi, vers deux heures, peut-être. Un jour avec du soleil qui s'invitait par les fenêtres, au printemps ou tout en début d'automne puisqu'il ne faisait pas froid. Devant le petit poêle bleu outre-mer de la chambre à coucher qui servait pour toute la famille, Gabriel-René se trouva dans les jambes de la mère qui s'affairait à balayer le parquet. D'un mouvement d'agacement elle le poussa en jetant : « Va-t'en, saleté ! » Saleté ? Il fit le rapprochement avec le tas de poussières grises restée sur le plancher ciré devant le petit fourneau. Saleté. C'était cela. C'était tout ce qu'il était. C'était tout ce qu'il valait. Tout ce qu'il valait pour ces gens que l'on nomme « parents »! D'ailleurs, le père vociférait souvent : « saletés de gosses ! » ou, pis encore : « j'en ai marre de me crever le cul pour ces saletés de gosses ! »... Gabriel-René, figé de stupeur, ne sut que ravaler de grosses larmes vers un cœur plus gros encore.

 

Passons les ans navrants  et les années fripées ! Nous échouons en 1966. En Décembre. Gabriel-René est dans sa chambre à recopier de la musique, car depuis trois ans  il ne rêve que de musique d'orgue et de composition pour cet instrument. Cette musique fut le premier des cadeaux à vie qu'il reçut au Petit Séminaire lorsqu'il y entra en 6ème alors que l'on y construisait un orgue tout neuf de deux claviers. Gabriel-René recopie un « Noël sur la Voix humaine » qu'il a composé un dimanche après-midi d'été sur l'harmonium de l'église. Tout transporté du souvenir  de la composition de cette toute première partition, il n'entend pas un appel, pourtant grinçant, de son père attablé dans la cuisine. Car il est dix-neuf heures, l'heure sans délai de souper. Alors le père entre, furieux de ne pas avoir obtenu de réponse, se dresse devant la table où écrit Gabriel-René en vociférant : « ta musique, toujours ta musique ! » ; et il s'empare de la partition, la jette sur le plancher puis hurle : « tu commanderas lorsque je ne serai plus là ! » Puis il sortit en claquant la porte. Gabriel-René pleura longtemps au point que le lendemain matin il avait encore les yeux rougis de larmes. D'un air faussement innocent, le père lui demanda ce qui lui arrivait... Pourtant, durant cette nuit de tristesse, entre deux réveils désespérants, Gabriel-René avait une nouvelle fois revu cette belle dame qui jouait de l'orgue dans un grand salon richement meublé et décoré. Elle était jeune encore. Avec de longs cheveux auburn et bouclés. Son orgue était un positif de deux claviers, le buffet en était de bois clair et les tuyaux de la montre comme étincelants de diamant. Lorsqu'elle eut fini de jouer, elle se leva. Sa robe était longue et mauve et satinée. Elle regarda Gabriel-René comme s'il se trouvait dans le salon et lui promit : « Un jour, un jour, ce ne sera sans doute pas avant longtemps, mais un jour, un jour ! » Après ce réconfortant songe digne d'un conte merveilleux du Grand siècle de Louis XIV, Gabriel-René avait allumé prestement sa lampe de chevet, ôté la veste de son pyjama et considéré une nouvelle fois cette tache de naissance qui l'avait toujours intrigué : là, au-dessus du cœur et vers l'épaule, de  deux bons centimètres de haut, plutôt large  et très nette : une fleur de lys.

 

Une semaine après le drame de la partition, le père mourait  violemment comme il avait vécu. A quoi bon narrer le reste ? Parler des tribulations sordides que Gabriel-René devait supporter dans ce « cloaque », puisque certaines menées du maire et d'un voisin eurent pour lamentable mobile de tenter de le faire interner à vie chez les fous ? Puis il y eut surtout, découlant de cette dictature clochemerlesque et bouseuse, une période de chômage étalée. Il y eut aussi tout un lot de provocations à la Gainsbourg, aggravées de poésie forcenée qu'il opposa à ce si  infernal trou du cru.

 

Et puis, un jour, un jour enfin hors de ce destin si vain, Gabriel-René partit pour la ville. Tout commença pour lui par fonctionner plus décemment. Il déménagea souvent pour bonifier toujours plus sa résurrection. La mère mourut, elle aussi comme elle avait vécu, en silence et dans la nuit. Mais le taraudait la vrille des regrets de ce qui ne fut pas, de ce qui pourtant aurait dû être, de ce qui ne serait sans doute plus jamais. Toutefois il apprit à ne pas se plaindre ni non plus à plaindre les autres. On s'est trompés ou l'on a été trompés. On a tout gâché ou bien l'on nous a tout gâché. On oublie tout et l'on s'en va plus loin faire autrement et avec d'autres gens. Gabriel-René ne s'était jamais marié, tenant aussi le mariage pour un acte de commerce dans lequel il n'avait jamais eu les moyens financiers pour investir. Il n'était pas question non plus de se marier pour divorcer. La vraie vie de famille ? Il en avait cependant contemplé un tableau vivant concret qui l'avait interpellé. C'était dans la famille d'une petite serveuse de restaurant qu'il fréquentait durant l'été de 1973. Elle avait trois frères et une sœur. Et tout ce petit monde s'entendait à l'unisson ; et tout ce petit monde s'aimait comme on respire ; et tout ce petit monde se câlinait sans mettre de gants. C'était tellement inédit pour Gabriel-René que vingt-huit années plus tard il y penserait encore. Lui revenait aussi, comme un relent acide, la réflexion que lui faisait la mère lorsqu'il lui arrivait de dire à la sœur : « va-t'en, c'est ma place ! » - une réflexion tranchante comme la faux de la Camarde : « ta place, elle est au cimetière ! ». Comment, donc, vingt-huit ans après la visite à cette vraie famille aimante, penser que peut-être un jour...Un jour prochain, un jour soudain, une petite famille, une toute petite et vraie famille...Mais les exemples subis, ainsi que ces tableaux hideux d'une religion qui rend les gens méchants et malheureux, avaient laissé trop de blessures. Et comme une cassure quelque part, et dans la tête et dans le cœur. Continuer à vivoter serait sans doute son lot. En améliorant certes toujours plus sa position sociale, mais comme un paria, avec tant de regrets et, peut-être, de vains et ridicules espoirs. Pourtant, il lui restait -hallucinant cadeau de certaines nuits compensatrices- la vision dorée de la belle dame à l'orgue semblant jouer pour lui...

 

Arriva l'an 2000, tant souhaité, tant redouté...et qui se déroula comme n'importe quelle année auparavant.  Gabriel-René la choisit cependant afin de renoncer à la succession de son trop lourd passé. Il ne voulut rien garder de cette époque massacrée. Ni un seul livre, ni une seule photographie. Un passé avorté, donc doublement mort, n'a plus lieu de se cramponner ne fut-ce que dans la plus petite ombre d'un recoin de la mémoire. « Laissez les morts enterrer leurs morts ! » a dit Jésus. Un maître spirituel lui avait providentiellement enseigné : « Ne vous laissez pas encombrer par les mauvais souvenirs. Apprenez à vivre pleinement un moment, puis oubliez-le et passez à un autre sans être influencé par le premier. Vous voyagerez ainsi avec si peu de bagages que vous pourrez passer par le chas d'une aiguille. Vous saurez alors ce qu'est la vie éternelle, car la vie éternelle est dans le présent, dans le présent éternel. C'est à cette condition que vous entrerez dans la vie éternelle. » *

Pour l'héritage d'un passé trop souvent noir : « nul n'est tenu d'accepter une succession qui lui est échue ».

Pour l'héritage des cloportes ne reculant devant aucune tentative visant à marginaliser, avilir, et pourquoi pas à exterminer son semblable : « nul n'est tenu d'accepter une succession qui lui est échue ».

Pour l'héritage d'une pratique religieuse d'hypocrites rendant les gens méchants et malheureux : « nul n'est tenu d'accepter une succession qui lui est échue ».

Et, surtout, pour la maison héritée de problématiques parents : « nul n'est tenu d'accepter une succession qui lui est échue ».

Article 775 du Code civil : « nul n'est tenu d'accepter une succession qui lui est échue ».

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Lundi 19 Mars 2018. Une lettre en recommandé avec accusé de réception parvient à Gabriel-René. Adressée par Maître Jean-Albéric Fordevaux, notaire à Paris. Le style, quoique administratif n'en demeure pas moins stupéfiant sur le fond et mêlé d'accents lyriques.

 

« Monsieur, après de longues -voire de désespérées- recherches jusqu'alors infructueuses, madame la Comtesse Emeline des Aubrais désire ardemment vous rencontrer le plus vite possible à mon étude du boulevard de Courcelles dans le  8ème arrondissement. Agée aujourd'hui de 87 ans, elle est convaincue d'être votre mère. Ayant accouchée en région, le 30 Avril 1951 alors qu'elle avait vingt ans, elle mettait au monde un garçon avec, au-dessus de cœur et proche de l'épaule, une tache de naissance représentant très nettement une fleur de lys. Or, de retour à Paris lorsque les fièvres de son accouchement la quittèrent, elle ramena avec elle un enfant qui ne possédait plus cette marque et qui devait décéder quelques jours après. Hélas jamais -avec cependant l'aide active des Renseignements Généraux – cette noble dame ne put retrouver le fils que, indubitablement, l'on lui avait volé et remplacé par un autre né le même jour et dans la même maternité, Et c'est grâce au plus grand médium de Paris et -toujours- par le zèle hors pair des  Renseignements Généraux que Madame la Comtesse a pu vous faire contacter par mon entremise. Mais sans doute son nom ne vous est-il pas inconnu puisqu'elle a gravé un certain nombre de disques ? Elève du célèbre improvisateur et compositeur Pierre Cochereau qui, durant trente années, fut le titulaire exceptionnel des grandes orgues de la cathédrale Notre-Dame de Paris ; elle a étudié l'orgue et termina sa carrière comme organiste de la chapelle royale de Versailles. Si, comme elle en est convaincue, vous êtes son Fils, elle rédigera un testament vous léguant, et son appartement parisien du boulevard de Courcelles et ses terres de province. Enigmatique et souriante, elle a insisté pour que je vous précise que cet héritage comporte aussi un orgue positif de deux claviers. Ces legs, ainsi que d'autres et urgentes formalités,  seront exécutés lorsque Madame votre mère aura reconnu la tache de naissance qui restera pour elle, et pour vous, la marque divine du plus émouvant des miracles : la fleur de lys.

 

 

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* « Quand la Conscience s’éveille » - Antony de Mello – Albin Michel / Espaces libres – N°128 –

 

Note de l’auteur : cette nouvelle utilise comme base d’inspiration un texte « Article 775 du Code civil » inclus dans une plaquette du même nom, éditée le 3ème trimestre 2001 sous ISBN 2-9516161-3-9. Bibliothèque Etude & Patrimoine de Dijon (Réf. DIJ – 01-1 001309).

www.nicolas-sylvain.jimdo.com

Les grandes orgues de la cathédrale Notre-Dame de Paris.