LE CANAL

 

LE CANAL

 

Que dissimule mon attirance pour le canal ? Dès ma toute enfance – cinq ans, peut-être – il me terrorisa par une scène transposée dans ma nouvelle « La Tache de naissance ». Dès ma rencontre avec lui je le croyais profond, très profond, L'on racontait, à cette époque, que deux hommes du village et leur attelage avec le cheval avaient péri noyés dans ce canal. Et puis, beaucoup plus tard, j'ai surpris une branche de canal vidée de toute son eau... J'emploie la formule théâtrale et boulevardière ; « je suis tombé de haut » en découvrant que le fond du canal n'était pas aussi bas que le déduisait ma hantise.

Fin des années 1970, plongé avec une ferveur inattendue dans la lecture de Georges Simenon ; je fis connaissance avec un canal personnage – en toile de fond – de nouvelles ou d'enquêtes du Commissaire Maigret : « Le Charretier de la Providence », «La  Maison du Canal", « Le Baron de l'Ecluse" – entre autres titres, mais ceux-ci portés à l'écran.

Les années 1980 me surprennent, la plupart du temps, attelé à mon écritoire. C'est une envolée dans les nues lyriques – à la suite de la découverte fulgurante de la poésie du « Roman Inachevé » de Louis Aragon – une  envolée de stylos sur le papier pour fondre dans les nues, et loin d'un quotidien très bas, du vers avec un feu de stakhanoviste. Dépérissant dans un cloaque et ses cloportes qui en vinrent par essayer de se débarrasser physiquement de moi, selon le mode de répression stalinienne dénoncée dans le film : « Vol au-dessus d’un nid de coucous »  ; je fuyais à vélo en Côte d'Or, traçant moins de quatre kilomètres je « passais la frontière » selon ma pensée défensive, afin de fuir ce département du Pendu (Arcane majeur 12 du tarot de Marseille - 3 + 9 – afin de renaître au clair d'un Monde nouveau pour moi : Samerey, en Côte d'Or (21 : arcade majeure de ce même Tarot de Marseille : le Monde).  Samerey, petit village auquel initialement je ne m'intéressai pas. Non. Bien avant la descente de la route départementale plongeant raide sur lui,  je tournais dès après avoir franchi le pont du canal du Rhône au Rhin, à gauche et m'élançais – sauvé – sur son chemin de halage avec, dans la tête, comme une levée d'écrou voletant et m'ouvrant à la liberté d'écrire par tous les temps. Mais bientôt je découvris Samerey. Prenant à gauche après l'église, je descendais près d'un étang – l'Etang du Milieu – qui me devint havre ésotérique, temple d'eau d'un bleu-vert initiateur et sous le ciel, où je puisai l'inspiration qui allait me conduire vers les Hauts Grades de la plume littéraire. Quant au Canal de Samerey, tout près en face de l'étang une voie forestière – toujours sur la gauche – me ramenait le long de son chemin de halage.

1979 à début 1990 : onze années d'écriture et de lectures en vers et contre pas mal de gens du cru d’à côté... Mais tout près de Samerey ; que de pages écloses indémodables et dont certaines me valurent l'éloge de Pierre Seghers, de Marcel Jullian, du Professeur Jean Bernard – maîtres parisiens poètes eux-mêmes. « Haro sur le falloir » me fut réclamé par Radio-Campus de Dijon, et l'on insista pour que je le lise à l'antenne. D'autres canaux m'ont accordé leur accueil tout aussi inspirateur : celui de Dole sur Brevans, celui d'Auxonne sur Saint-Jean-de-Losne, celui du « Port du Canal » à Dijon, ceux de Besançon et d'autres villes d'autres régions. Mais mon « Canal de la trentaine » toujours me rappelle que le long de son eau, certes sournoise mais pour moi fraternelle, j'ai survécu en vers et devenu – par le canal du Net – un marinier voguant sur sa péniche, avec une cargaison lettrée à destination décidée  de la francophonie.

Il m'est très difficile aujourd'hui de me rendre au canal de Samerey. Mais je songe à lui ; non pas au Passé décomposé mais au Présent incitatif d'un Futur navigable sur l'eau de l'écriture, où, passant les écluses du Temps, il me conduit et me maintient, droit et insubmersible, au gouvernail des Lettres sans frontière. 

 (Mercredi 8 Juillet 2020) 

Ecluse sur le canal à St-Symphorien-sur-Saône (Côte d'Or)

 

LA PETITE ĖCLUSIĖRE

 

Elle m’avait dit :

-        Je vais jusqu’à l’écluse du Vanais. Pardonne-moi mon chéri, mais je préfère être seule pour peindre !

Sa Diane blanche m’avait déposé dans la campagne. Que faire sans Blondie ? Me sentir loin d’elle, sans elle ; même durant un court après-midi ? Je quittai les bois du Chagnais. Au-dessus de moi les branches entremêlées formaient une voûte basse. Depuis deux semaines, le soleil d’avril parait les arbres de feuilles vert clair et fragile. La terre des forêts regorgeait d’odeurs neuves et de fleurs qui ont la grâce de ces petites paysannes de l’ancien temps, et des noms doux à prononcer : stellaires graminées, silènes, coronilles, pigamonts à feuilles d’ancolie. Les sous-bois se retrouvaient parsemés de leurs robes mauve, jaunes et blanches.

Pour évoquer son visage hâlé, sa tête blonde qu’elle penchait languide, langoureuse, nonchalante lorsque je lui disais : « j’ai envie de toi ! » ; je scandai à haute voix quelques vers libérés que j’avais écrits à l’époque où je mendiais son amour. C’était loin d’être du Verlaine, mais lorsque l’on aime, les mots les plus communs acquièrent une intensité d’expression sans limite.

Blondie !

En remontant le chemin de halage, mes yeux erraient sur le canal. Çà et là des ablettes crevaient la surface de l’eau verte et replongeaient, laissant onduler au-dessus d’elles des cercles qui s’élargissaient jusqu’à venir heurter les roseaux. Un instant, je crus apercevoir ma naïade : son buste ruisselant de gouttelettes adamantines, ses seins gonflés comme toujours que c’en était un martyr que de ne pas pouvoir les effleurer.

Mais cette vision disparut. Des joncs cassés retenaient, de leurs longs doigts bruns, les mousses et les brindilles charriées par le courant au moindre mouvement d’écluse. Il devait être près de cinq heures. Le ciel commençait à se tacher de nuages glissant de la Bourgogne. Soudain j’eus peur. Je me souvins de l’une de mes visites à Hector Durville.

C’était en novembre dernier, un soir de brouillard acide et sombre.

 

***

 

Lorsque je m’approchai de l’écluse, au fond de l’étroit couloir de pierre, dans un grondement sourd l’eau écumait au bas des vannes rouillées. Un embrun s’élevait, pénétrant, qui emplissait les narines et la bouche d’un relent acide. Dès que j’eus franchi la porte de sa petite maison d’éclusier aux volets clos, le marinier m’avait lancé :

-        Le canal ?... Le canal ?... On ne peut parler de peur qu’il  vous inspire certains jours, non, la vraie peur, elle vous saute à la gorge, par tempête en haute mer, sur une coque de noix qui craque de partout. Ici, on ressent une sorte de malaise fait d’anxiété et de rancœur. Contre qui ? Contre quoi ? Allez savoir !

Hector Durville passa une main nerveuse dans sa barbe mal taillée. Il poursuivit :

-        Moi, monsieur, je déteste le canal. Il a quelque chose d’inquiétant, de sournois avec son eau dormante. Si vous saviez ce qu’on peut y trouver dans le fond ? L’an dernier un touriste a pêché un bras, tout bleu, avec des lambeaux de chair à-demi détachés par endroits. Le bonhomme en a fait une jaunisse… Y a rien de plus triste qu’un canal par temps  de brouillard pour vous flanquer le bourdon !

Durville s’était interrompu pour rallumer sa pipe ; une bruyère sculptée à la main, en forme de tête de marin. Des bouffées d’un tabac aromatique rare montaient sous le plafond, autour d’un globe fixé sur deux ancres croisées en bois verni. Dehors le vent sifflait au coin de la maison. Les yeux cernés et la bouche déformée par le tuyau de son brûle-gueule, il marmonna :

-        Tenez, la Marie Duval que j’ai remplacée ; et bien un jour elle en a eu marre de voir toujours et toujours de l’eau sous ses fenêtres : dépression nerveuse ; on a retrouvé son corps coincé entre les portes de l’écluse. Un batelier avait dû manœuvrer le tourniquet à sa place.

 

***

Blondie !

Le souvenir de cette vision avait fait sourdre en moi une angoisse irraisonnée. Afin de la conjurer, je murmurai certaines phrases que je lui écrivais avant notre décision de vivre ensemble : « je voudrais être près de toi et poser ma tête au creux de ta poitrine ; me laisser dériver sur la mer bleue de ta tendresse »… De ces aveux que l’on chuchote gravement, les yeux noyés dans le regard de l’être cher ; de ces banalités reprises des centaines de fois par des millions d’amoureux, et qui ne sont jamais prononcées ni jamais reçues de la même façon.

Ma petite gosse !

Bien sûr, on me qualifiait d’homme heureux ! En plus de son intelligence et de ses talents artistiques, Blondie possédait à dix-huit ans une féminité qui suscitait maintes convoitises. Moi-même ce matin, pourtant après une nuit d’amour particulièrement torride, j’avais ressenti au ventre comme un frisson en le voyant sortir de notre chambre à coucher, avec son chemisier à gros carreaux rouges et sa ceinture de cuir noir à boucles dorées, qui savait tant serrer sa taille et dresser des seins provocants d’impatience et que je pétrissais en balbutiant des mots rendus incompréhensibles par l’assouvissement de mon désir.

Cette évocation estompée, l’inquiétude me fouailla de nouveau. Le ciel bas charriait maintenant comme d’énormes baudruches noires. Je hâtai le pas. Encore deux kilomètres et je retrouverais « ma » peintre faisant patiemment naître sur son chevalet « La Petite Eclusière ».

Je n’avais pas atteint la moitié du parcours, lorsque la pluie gifla la surface de l’eau. Des traits acérés rebondissaient sur la poussière du  chemin  de  halage  et  piquetaient le  canal. Je  me  mis  courir.  A l’instant même, Blondie, furieuse, devait démonter son chevalet, puis une fois réfugiée dans sa Diane, allait pincer les lèvres, au bord des larmes ; avec son petit air de chat battu qui me bouleversait tant, et soupirer : « Sébastien, dépêche-toi mon chéri ! »

Enfin les premières maisons du Vanais se dessinèrent. Le pont de bois du canal me sembla d’une noirceur inhabituelle, malgré le rideau de grisaille qui en estompait les contours. C’est curieux, je ne l’avais jamais encore vu sous un éclairage aussi macabre. L’incompréhensible angoisse me reprit. Oh ! Apaiser ces battements de cœur ! Brusquement un détail me soulagea tout à fait : Hector Durville connaissait Blondie ; je la lui avais présentée l’an dernier ! Cette pensée me desserra la poitrine et je ressentis un apaisement proche du bien-être. Vieux loup de mer ! Immanquablement il offrait une rasade de son fameux rhum blanc à ma petite gosse. Je l’entendais depuis là :

-        Non, mademoiselle, le canal ne vaut rien. Heureusement qu’il y a cela : Guadeloupe 1952 ! J’en ai rapporté un sapré stock ! Ah ! La marine avait du bon !...

J’étouffais un éclat de rire, lorsque, parvenant sur le pont, j’aperçus un attroupement au bord de l’écluse. Une femme pleurait devant le chevalet de Blondie, et je crus entendre : « Oh ! Regardez, même la tête de sa petite éclusière est toute délavée par la pluie… »

A cet instant une poigne m’écrasa le bras et je me retrouvai enfermé dans la cuisine d’Hector Durville. Il se tenait devant moi, les yeux égarés par le rhum.

-        Sébastien, courage nom de Dieu ! Votre amie est tombée dans l’écluse en voulant regarder de trop près. Sa tête s’est accrochée à une sorte de piton qui se trouvait en bas d’une des portes on ne sait trop pourquoi… Pas un cri. Elle est partie sans un cri ! ».

 

***

-        Sébastien ! Oh ! Sébastien !

Je me réveillai en sursaut et presque hors d’haleine.

-        Sébastien, mais que t’arrive-t-il mon chéri ? Toute la nuit tu n’as cessé de grogner durant ton sommeil. Ça fait une heure que je suis réveillée par ta faute. Et je pensais. Je pensais qu’aujourd’hui c’est la Toussaint et que nous devrions aller fleurir la tombe d’Hector Durville. Il avait tant aimé ma « Petite Eclusière ».

 

 Extrait de "COEUR SANS FRONTIERE www.nicolas-sylvain.jimdo.com

 

 

Le canal de Bourgogne (Auxonne, Côte d'Or).

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