L'Orgue, en minijupe.

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Première page de la toccata de Charles-Marie Widor.

 

 

"L'ORGUE, EN MINIJUPE"

 

 

 Nouvelle.

Triforium d'une église gothique du XIII° siècle. (Auxonne, Côte d'Or)

 

Un mois après son arrivée à Dargonne – un 25 Mars, premier Dimanche enluminé du Printemps – Aurélie Sage, alors qu'elle pénétrait dans la grande église Saint-Jean-Le Bien-aimé par le portail principal afin d'assumer son service d'organiste titulaire ; aperçut de loin sur sa gauche un carré bleu affiché à la porte étroite, sombre et ajourée ouvrant sur le colimaçon d'escaliers séculaires qui conduisaient à la tribune de l'orgue. Agréablement intriguée car, dans cette petite ville de province non loin de Paris en TGV, jamais le moindre désagrément n'avait démonté son caractère enjoué. Le carré, supposé de loin, était en fait un bristol rectangulaire de format A4 et d'un bleu azur mat, offrant au regard gourmand d'Aurélie le quatrain ciselé et calligraphié  d'un rouge palpitant :

A votre Callinet

Je veux vous câliner.

Pour mon désir il n'est

Point cas de lésiner !

Ah ! Songea-t-elle flattée, un nouveau soupirant commence timidement à se déclarer !

Car, durant les trois Dimanches depuis son arrivée, après la messe de onze heures, trois ou quatre jeunes hommes restaient assis dans l'église pour écouter la sortie qu'elle édifiait toujours avec faste et dentelles, sous ses jeunes doigts, cependant fermes de maîtrise. Ces admirateurs étaient-ils mus par une sincère piété mélomane? Pourquoi non ? Mais ils attendaient surtout la fin de la symphonie des orgues pour s'esquiver, en silence pointé, et se positionner chacun avec stratégie sur le parvis afin de pouvoir ne rien perdre de la sortie, toujours remarquable – au sens littéral du terme – de l'attirante brunette Aurélie Sage qu'à cette occasion démentait l'épithète du nom par la troublante hardiesse de sa toilette. Depuis sa rencontre avec la célèbre organiste des USA, Diane Bish, Aurélie avait adopté la richesse colorée et la variété sans cesse renouvelée de la mise de la productrice de « Joy of Music » Et, surtout, jamais l'on n'avait surpris Aurélie Sage vêtue autrement que d'une minirobe ou minijupe  haute célébrant des cuisses parfaites et veloutées. Prestation revigorante hautement médiatique et contrepoison aux squelettes asexués anémiant les rues des villes, des bourgs et des campagnes.  D'ailleurs, le grand Brassens avait depuis longtemps plaidé pour la cause de la femme intégrale aux formes déclarées : « Fi des femelles décharnées, vive les belles un tantinet rondelettes ! » Mais qui était donc cette explosive et jeune musicienne ?

 

Son père, Charles-Marie, alors qu'il amorçait dès la fin de ses études une carrière d'attaché au CNRS, avait épousé une demoiselle Laure-Anne des Aulnois fille unique de parisiens fortunés. Aussi leur prime demeure fut un appartement aux premières loges de la Porte de Versailles dans le XV°. La nouvelle madame Sage-des Aulnois décida qu'elle ferait du mariage - pour le meilleur et sans le pire -  l'apologie de l'épanouissement de la femme, qui ne faillirait point à ses responsabilités de mère et de dame au foyer. Pas question pour elle du statut de « moitié » vacataire ou d'épouse à mi-temps accaparée par je ne sais quel échappatoire professionnel ! Aurélie connut ainsi une mère « à plein-temps » selon la terminologie prolétaire. Elle grandit choyée dans une famille mue par l'audace de vivre et de se réaliser au profit de ses semblables, en prêtant une attention discernée aux intuitions provenant de l'Autre-Dimension. Aurélie fut baptisée, cela par convention ; il eût été malsain et roturier de renier le baptême catholique. Et la vie spirituelle d'Aurélie stagna depuis le berceau jusqu'à ce que sa marraine, Aude-Marie alors directrice de la chorale de la basilique Notre-Dame des  Victoires, avisa son amie d'enfance, Laure-Anne des Aulnois, qu'Aurélie volait gracile sur ses treize ans et qu'une communion solennelle serait bienvenue pour son âme, et pour le sentiment du devoir religieux accompli de ses parents. Avec la complicité du nouveau et jeune vicaire, moderniste-ultra, il fut convenu qu'Aurélie suivrait une forme de mise à niveau accéléré du catéchisme et, le dernier Dimanche de Mai, devait être célébrée à la basilique Notre-Dame des Victoires – rue des Petits-Pères dans le 2ème arrondissement – la communion solennelle d'Aurélie. Mais, malgré la préparation hâtive à ce sacrement, la jeune fille avait retenu l'essentiel. Jésus, le Christ, lui avait bien affirmé -par l'intermédiaire de son serviteur local le vicaire de la basilique- que « celui ou celle qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle ». Le célébrant donnant la communion avec foi en ce sacrement, et la communiante la recevant avec désir ;  l'eucharistie solennelle était valide, et cela pour l'éternité de la vie de l'âme d'Aurélie tant qu'elle ne  la renierait pas.

Mais, simultanément à cette visite divine dans l'âme de la communiante, un autre invité dont on ne lui avait jamais parlé et qu'elle ignorait complètement faute de ne l'avoir jamais entendu ; allait s'introduire et demeurer également pour la vie dans le cœur et l'âme d'Aurélie. Un invité majestueux qui interviendrait tout au long de l'office. Un invité endimanché de toutes ses voiles sonores. Un invité auquel elle tournait le dos, mais qui lui enverrait comme par brassées des bouquets de notes de plusieurs tonalités : l'orgue ! Ce dernier avait été construit en 1732 puis restauré de fond en comble en 1973 par les ateliers d'Alfred Kern alors facteur d'orgues à Strasbourg. L'instrument, fort de quatre claviers, demeurait l'un des plus majestueux de Paris. Non, même par le disque ou la radio, jamais Aurélie n'avait prêté attention à cet instrument qui, en fait, était fort de plusieurs instruments appelés registres. Le grand plein-jeu, qui faisait appel aux jeux les plus puissants et étincelants, éclatait en salves pour les sorties ou les cortèges nuptiaux. Les fonds d'orgue incitaient au recueillement et à la méditation, ou bien à l'hommage rendu au défunt durant l'absoute. La basse de trompette ou de cromorne, avec ses accents cavaliers voire jupitériens et lestes, ragaillardissait l'humeur. La Tierce en taille, ou cromorne en taille énonçait au ténor une mélodie intime et romantique, enchâssée qu'elle était entre la partie de pédale et celle des dessus jouée à la main droite et qui lui servaient d'accompagnement. Le récit -une mélodie interprétée sur un registre typique- et soutenue sur les jeux doux à la main gauche- avait toujours quelque chose à raconter... Les dialogues sur les grands jeux étaient des répliques triomphantes, royales, guerrières. Mais Aurélie s'éprit d'un tout petit registre, fluet, frêle, nasillard, timide et chantant comme dans le lointain :   la Voix Humaine.

La Communion solennelle d'Aurélie sonna pour elle - dans cette basilique Notre-Dame des Victoires - comme un mariage avec l'orgue. Dès le lendemain elle supplia sa marraine de la présenter à l'organiste titulaire, Maître Olivier Beaupré, afin qu'il lui apprenne comment devenir une grande organiste... Le maître, aux cheveux gris ébouriffés et longs, semblait toujours distrait par un sujet aux antipodes de la conversation du moment – ce dont il semblait s'excuser par un sourire fréquent. D'emblée il choya avec paternalisme sa toute jeune et prometteuse élève. A l'issue de onze années passionnément studieuses, à l'orgue et au Conservatoire de la Capitale, Aurélie affichait un premier prix d'interprétation, mais aussi des prix d'harmonie, de contrepoint et de fugue. Enfin, ce bon papa Beaupré, ancien organiste titulaire de la Cathédrale Saint-Bénigne de Dijon, l'informa qu'une tribune de Côte d'Or était sans organiste.  Et, puisqu'il connaissant depuis l'enfance celui qui, maintenant, occupait le poste de Vicaire Générale à l'archevêché de Dijon ; il la pria de se présenter à lui de sa part.

 

Rendez-vous fut pris pour la Semaine Sainte et le Mercredi suivant Aurélie sonnait à l'archevêché de Dijon. La religieuse, servant à l'accueil,  l'introduisit dans un grand salon carré avec deux des murs hauts de rayons de livres avec des reliures marquant  une prédilection pour le rouge bordeaux. Quatre fauteuils Voltaire, au bois d'ébène avec une garniture mauve, étaient disposés au moelleux d'un tapis rond et bleu marine de belle surface et ennobli d'un semi serré de fleurs de lys argentées ; de telle sorte que chacun d'entre eux tournait le dos à une majestueuse porte ornée de bois clair s'ouvrant derrière lui. Quatre portes, quatre fauteuils, deux bibliothèques semblant écloses des murs lambrissés et, surmontant la porte par laquelle Aurélie était entrée, un vitrail contemporain de presque toute la largeur du mur filtrant généreusement la lumière de la rue. Occupante aérienne invisible, mais omniprésente dans cet imposant salon, une senteur  de cire d'abeilles. Aurélie avait choisi le fauteuil faisant vis-à-vis à la porte par laquelle elle venait d'être introduite – elle pensait intronisée - afin de mieux assister à l'arrivée de son éminent interlocuteur. Mais, à peine abandonnée à la profonde douceur mauve du fauteuil, elle perçut à sa droite un déclic suivit d'un roulement de gongs huilés et d'une voix triomphante :

–    Bonjour, Aurélie !

Tournant la tête et se levant, elle vit avancer sur elle – et lui tendant la main - un homme à la septantaine sémillante, coiffé de courts cheveux poivre et sel en brosse, avec des yeux de myope secourus par des lunettes au design très avant-gardiste malgré la dorure ; vêtu, certes d'un pantalon gris très clergyman mais libéralisé d'une chemise moderniste du même mauve que celui des fauteuils. Aurélie aperçut toutefois, d'un brillant d'argent, une petite croix épinglée sur la chemise de l'ecclésiastique gradé, et à la place du cœur. Le Père Xavier Quatrétol s'était assis en face d'Aurélie et son étonnement ravi rajeunissait encore plus ses traits. Il entama d'emblée la présentation du poste vacant à la tribune de l'orgue historique, construit fin du XVIIème par François Callinet en la cité de Dargonne.

-Le fait que ce soit mon ami d'enfance Olivier Beaupré – non seulement pour moi un frère depuis l'école primaire mais parfois un jumeau dans la pensée – qui vous envoie vers moi ; me fera vous confier sans fioriture ce que - comme disent les braves gens -  j'ai sur le cœur pour ce qui concerne cet orgue de Saint-Jean-Le Bien-aimé. J'officiai dans cette église comme  vicaire au tout début de mon apostolat, ce qui ne remonte cependant pas loin dans le temps puisque je fus une vocation tardive après mon veuvage. Un ancien chapelier tenait cet orgue - enfin, il y faisait du bruit - à la complète désolation des fidèles et des célébrants. Durant les absoutes, qui parfois s'étirent sur le temps, il plaquait des accords humides, toujours les mêmes, qui semblaient comme des corbeaux mouillés  se débattant des ailes avant de tomber dans la nef et de s'égoutter entre les interstices des dalles...Or, la ville de Dargonne est petite, vingt fois plus petite que celle de Dijon. Jamais nous n'eûmes la chance revigorante pour l'âme et l'oreille mélomane, d'accueillir un organiste digne de ce vocable et doublé d'un homme aux meurs personnelles irréprochables. Au lieu de cela nous apprîmes que les sons dégoulinant des tuyaux de ce Callinet agonisaient sous les doigts crochus d'un pédophile.

Le Père Quatrétole sembla près de s'emporter, mais, fixant Aurélie bien au velouté brun et doux de ses yeux, il s'apaisa et lança :

-Jamais je ne tolérerai à cette tribune de Dargonne un organiste orgasmatique qui se triture le Larigot !

La tirade fit son effet d'hilarante magie et tous deux éclatèrent d'un rire juvénile. Le Vicaire-Général reprit, en ne quittant pas les yeux d'Aurélie :

-Vous serez surprise de ce que je ne vous pose aucune question, mais Olivier m'a longuement parlé de vous qu'il considère comme sa fille spirituelle. Non plus, je ne m'étendrai sur vos gages qui seront symboliques – vu le Denier du Culte parvenu en phase terminale. Ebloui par votre CV, je ne doute pas que dans moins d'un trimestre il ne vous arrive des élèves, et de la région, et de plus loin.

Aurélie, baissant les yeux sous l'éloge, avança :

-Donc, mon père, vous savez qu'au niveau de la pratique catholique, je ne puis vous présenter autant de références...

Avec une mimique de prophète décidé à l'annonce d'une prédiction heureuse, il augura, doctrinal :

-En vous envoyant vers moi, Olivier Beaupré a fait acte, aussi, d'évangélisateur pour le salut de votre âme. Quant à la suite, lors des offices que vous desservirez, lassez votre âme se bercer de ce qu'elle entendra – tant en paroles du célébrant que par les chants de la liturgie.

Aurélie, inspirée, trouva une question cruciale que seul pouvait lui souffler l'Esprit Saint :

-Que me conseille votre autorité de prêtre pour ce qui est de la façon d'honorer ma charge ?

Après un silence, à la fois reconnaissant et plein d'espérance pour l'inattendu de la question, le Vicaire-Général comprit que l'occasion était venue pour lui de tout révéler à la jeune fille du réel problème actuel de l'Eglise romaine. A voix lente il exposa :

-Dieu m'accorde, comme satisfaction majeure d'apostolat, de partager sans mélange le souci de Monseigneur l'Archevêque qui a fait de moi son bras droit : l'œcuménisme entre...Catholiques ! Cet aveu pourrait paraître une boutade mais c'est une cruelle vérité. Eglise postconciliaire, Fraternité Saint-Pie X, Fraternité Saint-Pierre, communautés nouvelles : tous ces petit mondes -alors qu'ils devraient former l'unique monde ecclésial chrétien- se conduisent en boutiquiers, en concurrents, voire en adversaires...Ce n'est certes pas nouveau dans l'histoire de l'Eglise, mais notre époque mérite le flambeau de la discorde incongrue. Alors, plus que jamais, il nous faut relire Saint-Paul dans sa 1ère lettre aux Corinthiens, Chapitre 1, verset 10 à 13. « Je vous engage, frère, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à vous mettre d'accord. Qu'il n'y ait point de divisions parmi vous, Vivez en bonne entente, n'ayez qu'un même esprit, un même sentiment. En effet, frères, j'ai été averti par les gens de Chloé, qu'il y a parmi vous des disputes. J'entends dire par là que tel est votre langage entre vous ’Moi, je suis disciple de Paul – moi, d'Apollos ; - et moi de Céphas ; - et moi, du Christ’. Voyons, le Christ serait-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? »

Le Vicaire-Général se tut quelques secondes et, regardant Aurélie une nouvelle fois avec paternalisme :

-Vous êtes au service de la sérénité de l'âme de quiconque écoutera votre musique. Vous avez la chance de vous servir du seul langage universel : la Musique ! Nous, prêtres, rencontrons la barrière des langues au niveau de la liturgie ; ce qui a découlé et découlera toujours du Concile Vatican II se détourna du latin au profit de la langue vernaculaire de chaque pays. Or le latin était le langage œcuménique de toute l'Eglise – où que vous alliez de par le monde. La Musique est votre sacerdoce, dans les futures œuvres que vous ne manquerez pas de composer, songez toujours qu'il n'est qu'un Dieu peiné de constater que les religions mises en place par ses créatures ne servent souvent qu'à les diviser et à les détourner de Lui !

Aurélie devint émue et se sentit comme investi d'une mission à laquelle rien ne semblait la prédisposer. Le père Xavier Quatrétol conclut :

-Soyez fille de Dieu en aimant tous vos frères au travers de votre musique. Servez-vous également de tous les avantages dont le Ciel vous a gratifié pour le triomphe de votre art qui, puisque telle est la volonté de Dieu, vous conduit à cet orgue de François Callinet afin qu'il serve enfin Dieu, très au loin des orgues de Sodome et Gomorrhe ! Avec votre talent, votre jeunesse prometteuse, votre féminité avenante ; vous deviendrez un témoin de cette Eglise renouvelée du Monde nouveau ! Et, remarquez bien également ce signe : vous êtes arrivée à Dargonne un mois avant la grand-messe de Pâques, comme pour vous y préparer et pour décider du sens que vous donnerez à votre mission.

Puis il entraîna Aurélie dans son bureau afin de régler quelques formalités administratives d'usage.

 

 

Même quand elle pénétrait un soir d'hiver ou bien en pleine nuit dans une grande église, bien avant une séance de travail ou d'enregistrement ; Aurélie ne ressentait jamais le moindre vide angoissant que les grands espaces clos et populeux peuvent déclencher, lorsqu'ils se retrouvent vides de la moindre présence humaine et figés dans un silence le plus étal. L'impression était que derrière telle colonne séculaire, au fond de telle chapelle latérale, où même dans l'une des stalles du chœur d'un côté du maître-autel, quelqu'un se recueillait sans bouger. Une certitude de présences invisibles. De plusieurs entités, pas forcément dans un corps de chair. Et revenait à Aurélie cette expression de la dialectique catholique : la communion des saints. La possibilité de présence, parmi les vivants, de personnes ayant quitté – récemment ou de longue date – leur enveloppe charnelle. Le mot  fantôme ne se présentait toutefois pas dans le raisonnement d'Aurélie. Le fantôme est la matérialisation de forces du mal, d'âmes en peine ou bien damnées. De ces entrées nocturnes dans une grande église, Aurélie gardait comme la sommation d'un devoir de responsabilité quant à l'utilisation judicieuse qu'elle allait faire de l'orgue. Conduisant mal cet orgue, c'était le bruit déplacé, l'incongruité, le blasphème dans le lieu saint. Cet avertissement de l'Autre Dimension, lui intimant l'ordre de servir à bon escient, ne la tança qu'une seule fois de jour alors qu’elle effectuait un remplacement à Paris. Mais quel jour ! Un lendemain de 14 Juillet, chaud et embrasé de toutes les lumières d'un après-midi de plein été. Il était 14h30. Juste l’heure d’une messe de funérailles. Mais quelles funérailles ! Avec trois cercueils qui allaient s'avancer d’une lenteur obsédante et se retrouver placés l'un à côté de l'autre au bord du chœur : celui du père, celui de la mère, celui du fils décédés dans un effroyable accident de la route. Et, tout derrière le dernier cercueil, la petite fiancé du fils, recroquevillée de noir et de pleurs inutiles. Aurélie comprit que l'absoute resterait pour elle  - et à jamais durant sa vie d'organiste – l'instant crucial de son art requérant le plus de tact, d'à-propos et d'inspiration pour éviter de décupler la douleur des fidèles qui allaient défiler un à un devant le cercueil afin de jeter de l'eau bénite – faire le signe de la croix au-dessus du cercueil  à l'aide du goupillon de métal préalablement trempé dans un bénitier. A partir de ce jour, Aurélie se renseignait auprès des Pompes Funèbres sur l'état-civil du défunt ; surtout l'âge et la situation familiale. Ensuite de quoi elle ajustait ses absoutes, choisissant tel compositeur, tel genre de pages à exécuter. Et, dans les cas de mort particulièrement désespérante, elle improvisait, sur un fond d'orgue, le plus discret possible et sans les jeux de seize pieds. Là, elle communiait avec le défunt, mieux : elle s'adressait à lui.

 

 

Restait l'énigme du 25 Mars de ce quatrain calligraphié par un admirateur anonyme mais décidé :

A votre Callinet

Je veux vous câliner.

Pour mon désir il n'est

Point cas de lésiner !

Or le mystère devait encore l'intriguer durant une semaine, tout au long de la Semaine Sainte. Mais, dès le lundi suivant la découverte dominicale, Aurélie avisa, sur l'étal de la Maison de la Presse de la rue du Bourg, un journal au titre pas banal : « La Feuille de Chou-rare » ! C'était un hebdomadaire d'informations. Elle l'acheta et choisit un banc du square ensoleillé jouxtant l'église pour le déplier. Curieusement, elle passa outre aux titres de la une et se saisit du quatre de couverture, entièrement consacré à un éditorial illustré de dessins drolatiques : « La Pâte à modeler », et signé...Fructidor ! Elle dévora le pamphlet décapant mais édulcoré d'un humour bien dosé. Fructidor s'en prenait aux gogos, embrigadés dans des associations, fraternités, sociétés, partis et autres sectes habiles ; et que l'on malaxe à coups d'idéologie, d'idéaux culturels ou sociaux, voire même d'ésotérisme ; afin de les empêcher de penser par eux-mêmes et de conduire leur vie hors des goulags de la pensée unique. Et tout cela en leur soutirant des cotisations et autres dons – parfois dodus - à destination du gousset des organisateurs-prédateurs... Aurélie s'enquit des coordonnées du journal : 21 rue des Nouvelles ; une adresse opportune pour des locaux de presse écrite ! Elle y courut. Bâtisse ancienne dans une étroite rue  piétonne et pavée - probablement classée - bureaux tous au rez-de-chaussée et mobilier que l'on aurait dits surgis d'un roman de Zola. Et puis ces effluves racés de cire, ces vibrations de chaude convivialité... Où avait-elle déjà baignée dans un tel  environnement  relaxant ? La première pièce dans laquelle Aurélie entra devait être le petit bureau de la secrétaire d'accueil, et silence tout en longueur de cet antre de l'information débridée. Visiblement personne à son poste, ou bien alors... Mais un craquement de bois sec indiqua que l'on y pénétrait derrière elle par la porte d'entrée.

-Bonjour, Maître Aurélie !  Jean-Bernard, se présenta l’hôte.

Un grand gars d'une trentaine d'années, blond aux cheveux courts et crantés – genre arien  comme il plaisait parfois - lui tendait la main en la priant de s'asseoir dans le petit fauteuil Voltaire rouge. Lui, contourna le bureau de la secrétaire d'accueil et s'y installa.

-Oui, le Lundi, je suis quasiment le seul à travailler.

Aurélie avait compris Jean Bernard - un prénom suivit d'un nom - ce qui lui fut démenti plus tard. Elle avança, en souriant :

-Qui est Fructidor?

-Ah ! Comme l'on dit à l'Armée : confidentiel-défense ! C'est un pseudonyme, nul ne doit connaître la véritable identité de l'éditorialiste. Cela lui permet d'écrire librement, inaccessible à la vaine gloire comme à la vindicte des cibles auxquelles il s'en prend.

Ce court dialogue résonnait, entre les jeunes gens, comme une formalité de convenances hors du vif du sujet. Aussi le journaliste changea-t-il le cours orienté de la conversation pour se présenter.

-Vous êtes du XV° je suis du XVII°, des Batignolles. Après des études poussées en Mathématiques, je me suis entiché de statistiques et me suis mis à boursicoter – mais à boursicoter d'ahans- à tel point que, nanti d'une fortune aux formes rondouillardes, j'ai décidé d'investir dans une occupation qui...m'amuserait, et loin de Paris, que je ne renie pas mais, disons que j'ai envie de faire profiter la province des acquis d'un Parisien... Cela dit, sans forfanterie mais avec beaucoup de malice conviviale. Raison, également, du choix du nom de de mon hebdomadaire : « La Feuille de Chou-rare », ce qui rappelle le chou-rave, légume essentiellement provincial. Et cette feuille rare pousse au loin des pépinières et taupinières de la pensée unique.

-Mais ce mystérieux Fructidor semble  me connaître et vouloir me connaître mieux...

Jean-Bernard ne put s'empêcher de sourire à l'euphémisme et ne répondit rien à  la supposition ambiguë d'Aurélie. C'est en professionnel qu'il reprit :

-Une personnalité dijonnaise m'a longuement parlé de vous. J'avais donc l'intention d'aller vous écouter un dimanche. Mais cela, dans quelque temps, disons durant l'été ; et puis ce Fructidor...Ce Fructidor m'a donné l'envie de, par exemple, me rendre à la grand-messe de Pâques afin de vous entendre pour la première fois et de découvrir votre poste de travail - la Console, selon le mot qui convient - là-haut, tout là-haut, à votre Calinet...

Aurélie sourit à l'allusion non dissimulée en acquiesçant à la proposition de rencontre, officielle. Ils se serrèrent la main. Lui, l'appelant par son prénom. Elle, en lui disant simplement Jean.

 

 

Survient le Dimanche de Pâques -qui est un 1° Avril. Avant de monter à la tribune, Aurélie passe par la rue du Bourg afin d'y acheter le dernier numéro de La Feuille de Chou-rare, et ses yeux volent en quatre de couverture pour y déguster l'éditorial de ce clandestin Fructidor. « Pâques cette année n'est pas un poisson d'Avril ! ». L'article est plutôt didactique et renferme un bref historique des œufs de Pâques et de l'origine des farces du Premier Avril. La tradition de s'offrir des œufs au printemps remonte à l'Antiquité : les Perses, les Egyptiens s'offraient en guise de porte-bonheur des œufs de poule décorés en signe de renouveau. Il est de tradition d'en échanger avec ses proches le jour de Pâques, en se saluant par l'invocation   Christ est ressuscité ! Quant aux origines  du poisson d'Avril, elles restent obscures mais la tradition festive de personnes qui sont l'objet de farces ou de satires existe dans plusieurs cultures depuis l'Antiquité et le Moyen-Age : fêtes religieuses romaines des Hilaria célébrées le 25 Mars ; la Holi, fête des couleurs hindouiste ; Sizdah bedar, fête persane ; Pourim, fête juive ; fête des Fous médiévale en Europe. Plus précisément pour la France, on raconte que jusqu'en 1564, l'année commençait le 1er Avril. Cette année-là, le roi Charles IX décida de modifier le calendrier pour faire commencer l'année au 1er Janvier...Les Français continuèrent donc à s'offrir des cadeaux et des étrennes  le 1er Avril ; ce qui, peu à peu, dégénéra en farces et canulars fréquemment énormes. Et la conclusion de  l'éditorial explose sur une critique faite des blasphémateurs, christianophobes et autres libres penseurs chevrotants : « A Pâques, l'on n'a pas besoin d'eux pour faire l'omelette ! » La lecture de cet éditorial rappelle soudain à Aurélie  comme un même style dans l'exposé des informations et des apports personnels originaux de l'auteur...Une même sensation de sérénité, certes didactique, mais enjouée et soucieuse de ravir l'auditeur. Car, oui, il s'agissait de paroles généreuse reçues il n'y a pas longtemps. Un éclair alors zébra de joie dans l'esprit d'Aurélie. Et si ?...La bénéfique  Feuille de Chou-rare  s'empara une seconde fois de ses yeux curieux qui se figèrent sur les noms de l'état-major du Journal. Directeur de publication et Rédacteur-en-chef : Jean-Bernard Quatrétol !

Aurélie prit bien garde de ne pas fermer à clef la petite porte étroite et ajourée de bois séculaire conduisant au colimaçon de la tribune. A son arrivée, Jean-Bernard la tutoie, Aurélie l'appelle Jean-Bernard, en baissant à demi les yeux en guise d’excuse pour sa méprise sur ce prénom,  et le tutoie aussi. Le Directeur de publication et rédacteur-en-chef de La Feuille de Chou-rare  est costumé de bleu marine, chemise azur et cravate d'un mauve très foncé. Toujours la tête droite et haute et la blondeur de ses cheveux crantés. Un homme très séduisant, sûr de lui sans arrogance mais avec de fréquents demi-sourires affables. Il saisit l'une des rares chaises en paille de la tribune, et la place à gauche en tournant le dos à  Aurélie, installée à la console et qui rassemble en bon ordre les partions des cantiques qu'elle doit accompagner durant cette grand-messe de Pâques. Il est bien décidé à la laisser œuvrer en restant à sa place et sans lui chuchoter la moindre parole.

Puis c'est tout d'abord sur le triforium - qui s'étire tantôt sur sa gauche, tantôt à droite -  que les yeux de Jean-Bernard planent comme au ralenti. Le triforium (terme issu du vieux français  trifoire  venu lui-même du latin  transforare, percer à jour) est un passage étroit aménagé  dans l'épaisseur des murs au niveau des combles sur les bas-côtés de la nef d'une grande église. Utilisé essentiellement en architecture médiévale (à partir du XI° siècle), le triforium est un composant essentiel de l'élévation interne dans l'architecture gothique. Situé au-dessus des grandes arcades ou des tribunes, ce passage qui horizontalise l'élévation interne ouvre sur l'intérieur de l'édifice (nef, transept ou abside) par une série régulière de petites arcades qui occupent toute la largeur de la travée (triforium continu) ou seulement une partie. Par son étroitesse et sa construction, le triforium qui n'a pas de vocation liturgique se distingue fondamentalement de la tribune qui est une galerie supérieure.

Jean-Bernard a les yeux exécutant comme un travelling de caméra sur ce triforium. Il songe à ses parents. Sa mère décédée si jeune... Et son père... Ce père qui ne s'était jamais remarié, célèbre éditeur parisien aux éditions de La Levée du Moulin, spécialisées dans la spiritualité de toutes les sensibilités ; du christianisme à l'islam en passant par la réincarnation et la Franc-maçonnerie. Ce père au surprenant  revirement du destin mais mûri par la somme des lectures des ouvrages qu'il avait publiés. Ce père qui, comme le prêtre  en train de célébrer au chœur de cette église du XIII° siècle, St-Jean-Le Bien-aimé, célébrait également, tout de même gradé dans la hiérarchie ecclésiale au diocèse de province. Aurélie l'avait-elle déjà découvert ? Cette Aurélie en qui il avait découvert, le premier jour, initialement comme une sœur, oh ! Pas longtemps car, maintenant...Mais ce matin, Jean-Bernard oublie la belle et jeune organiste désirable vêtue de marron moiré et d'une mini-jupe haute découvrant des jambes galbées de noir. Sont-ce les accords de l'instrument soutenant les chants sur les jeux de fond où les odeurs d'encens festif qui commencent à monter jusqu'à la tribune ? Mais Jean-Bernard revoit les séquences majeures de sa vie spirituelle, magnifiée brusquement par l'inattendue décision du père ? Cette Pâques, sans préavis voici moins d'une semaine et vécue du haut de la tribune irradiant de féminité racée et conquérante, apparaît à Jean-Bernard comme la démonstration, la preuve de la dualité – ou plutôt de la cohabitation - dans le  christianisme n'opposant jamais l'âme et le corps. N'est-il pas enseigné théologiquement par l'Eglise que le Christ  connut tout de la nature de l'homme, sauf le péché. Au fur et à mesure du déploiement de la célébration pascale, il semble à Jean-Bernard que lui aussi... vit une résurrection ! Durant l'homélie, le jeune prêtre officiant définit la solennité de Pâques comme un triomphe de l'Amour. Le triomphe de l'Amour, puisque le Christ, après avoir donné sa vie pour le salut des hommes, la retrouve au terme de trois jours de ténèbres spirituelles, pour le monde, et siège désormais à la droite de Dieu. A la communion, Jean-Bernard descend recevoir le corps de ce Christ mort sur la croix. A son retour vers la porte de la tribune, il surprend deux jeunes gars, assis sur le dernier banc de gauche, le regardant avec insistance. Lorsqu'il passe tout près d'eux, il les voit se pousser du coude...Eh oui ! Ce Dimanche matin de Pâques, il y a un homme avec la belle organiste...

Depuis les réformes du Concile Vatican II, l'orgue avait perdu de l'autorité sur les offices liturgiques. Il intervenait moins souvent en solo. A part l'entrée et la sortie, parfois le début de la Communion – et durant l'absoute des enterrements - il était plus cantonné dans l'accompagnement des chants. Mais cette restriction servait Aurélie qui s'était engagée à ne pas exécuter deux fois la même pièce dans l'année, et, donc, à enrichir toujours plus son répertoire. Pour sa première année au poste de Dargonne, elle pouvait compter, malgré sa très jeune expérience, sur  bien des pièces maîtresses acquises durant ses onze années d'études parisiennes. Et c'est ainsi qu'elle couronna ses premières Pâques en Côte d'Or par la toccata de Charles-Marie Widor. Jean- Bernard observa que bien des fidèles s'étaient assis après le dernier cantique pour attendre la triomphale sortie d'Aurélie et n'en rien perdre. Et la main droite de la voluptueuse organiste vola en double croches incisives et véloces, cependant que sa main gauche plaquait ponctuellement des accords de quatre notes en croches et de trois en double-croches – également écrits en clef de sol - donnant au morceau comme un rythme cadencé.  Enfin, le lent balancement grave de la partie de pédale apportait à l'ensemble comme un mouvement d'horloge comtoise. Le journaliste avant-gardiste qu'était Jean-Bernard sut tout-à-coup qu'il avait rencontré un futur grand nom de la musique d'orgue. Qu'elle s'engage dans une carrière de compositeur, et c'était pour son œuvre  une immortalité entendue...

Quelques mesures avant l'apogée de cette espiègle et flamboyante toccata, Jean-Bernard s'était levé et approché d'Aurélie à pas comptés. Elle l'avait pressenti car, après avoir plaqué le dernier accord péremptoire, elle dit, sans se retourner :

-Lorsque j'avais dix-sept ans, pour l'anniversaire des quarante ans de mon père, je lui ai dit : papa, viens en fin d'après-midi à Notre-Dame des Victoires, je te jouerai une célébrissime pièce d'un compositeur qui portait le même prénom que le toi...Il était resté en bas dans la nef centrale, le dos tourné vers l’orgue car c’est avec les oreilles que l’on écoute, pas avec les yeux. Lorsque je redescendis il était debout face à moi, un sourire béat sur les lèvres mais ses yeux trahissaient un doute. Il avança : «c’était bien toi qui jouait, pas maître Beaupré ? » Sa question fut le tout premier grand compliment de ma vie de musicienne.

Jean-Bernard, lui, posa la question inspirée qui lui gonflait le cœur depuis sa remontée de la Communion :

-Et mon père,  Dijon, comment l'as-tu trouvé ?

-Pour moi, très paternel...

 

 

Avant  de quitter ce Callinet bientôt calinothérapeuthe ; Jean-Bernard, toujours émerveillé par sa compagne, mais chatouillé par un mâle élan, lui demanda d'une intonation de visiteur curieux de tout voir :

-Allons voir où mène l'escalier en colimaçon ! Peut-être au septième ciel ?

Aurélie pressentit l'intention de son Jupiter des Lettres libérées de province qui, décidément, paraissait diable bleu pour faire fructifier ce et ceux qu'il côtoyait. Et puis les vibrations, à la fois millénaires et présentes de l'édifice tout entier, ne rappelaient pas uniquement les derniers soupirs de l'encens éteint ni l'odeur douceâtre des chrysanthèmes du jour de la Messe des Morts ; mais comme des haleines humaines de tous ces millions de paroissiens venus depuis des siècles vivre leur vie de l'âme dans un corps bien de chair. Et puis, au Moyen-âge, un cavalier pouvait entre à cheval dans une église. Voici vingt ans, le primat de l'Eglise gallicane à Paris bénissait les animaux à Sainte-Rita dans le XV° arrondissement. Et les oiseaux du ciel ne sont pas sacrilèges à folâtrer dans les clochers des cathédrales, ni les pigeons à y roucouler.  Il ne sied bien évidemment pas à l'homme d'échanger avec une femme des étreintes avancées dans le lieu saint. Mais au-delà de l'intérieur de ces pierres consacrées, au-dehors -fut-ce au-dessus- et sous le ciel créé par Dieu pour l'homme qui n'a pas à faire l'ange au risque de faire la bête... Jean-Bernard n'entrevit pas de sacrilège ni la moindre profanation en entraînant la torride organiste au-dessus des neuf dernières marches du colimaçon, sur une terrasse située juste au-dessus du grand portail, d'environ sept mètres sur dix, à hauteur de l'arrière de l'orgue et devant la rosace au-dessus du tympan de l'église. Une murette basse de pierres ajourées et ouvrée par les imagiers du Moyen-Age clôturait ce havre extraordinaire, à hauteur de la base des toitures des maisons de la ville lui faisant vis-à-vis. Ce matin-là Aurélie aurait séduit un Saint Antoine. Ses bas noirs, comme toujours, offraient des jambes veloutées hautes sous la mini-jupe et frémissantes à l'approche du mâle désiré. L'état physique de la jeune organiste aurait mérité l'épithète d'orgasmatique, durant la longue étreinte de baisers experts dans laquelle Jean-Bernard la chavira.

En postlude, à ces étreintes conjointement humaines et sanctifiées sous le soleil et sur les toits de Saint-Jean-le Bien-aimé, au cœur et au ventre d'Aurélie psalmodiaient encore les deux premiers versets du Cantique des Cantiques : « Ah ! Baise-moi des baisers de ta bouche ! Car tes amours sont plus délicieux que le vin. » Et dans l'esprit, affectivement apaisé de Jean-Bernard détendu par ce brasier de baisers prémédité durant des jours, gloussait -pragmatique – ce vers éclos de la ballade des Femmes de Paris de François Villon : « Il n'est bon bec que de Paris ! »...Ce fut lui qui rompit ce cantique de l'amour en parlant d’une faim tout ce qu'il y a de plus humaine :

-Il est plus de treize, descendons, traversons la place et jouissons d'une bonne tablée à l'Hôtel-restaurant du Faisan ! »

Disons que les escaliers en colimaçon furent dévalés par des  pas  prestissimo sans point d'orgue et que, crescendo, l'appétit des deux amoureux, conjointement physiques et mystiques réclamait satiété. Accompagnés d’une demi-bouteille de Pouilly-Fuissé, d’une autre  de Savigny-les-Beaune ;  les  fonds d'artichauts garnis de crevettes, la lotte à l'américaine, le  tournedos aux morilles et le plateau de fromages du lieu célébrèrent les tacites fiançailles des amoureux de la Résurrection. Puis les dernières mesures de ce dîner de complices  hédonistes et gourmets glissèrent avec la glace à la crème Chantilly d'un vacherin servi dans un haut verre  plus évasé que flûté. Avant de se lever de table, princier mais égrillard comme un gentilhomme écrivain du Grand Siècle convaincu d'avoir eu l'idée d'une page dont on se souviendrait – même hors de régions – confia sous cape à Aurélie :

-Cette semaine, Ô ! Ma muse aux grandes-orgues d'Eros, un article paraîtra de moi et que je signerai.  Disons que sa tonalité, son harmonie, son contrepoint agiront en ambassadeur fort loin de Dargonne et de son canton...

L'article parut. En première page avec une photo faisant la une. Aurélie, assise sur le banc de la console de l'orgue, mais lui tournant le dos, résolument offerte au regard des lecteurs subjugués par une telle aguichante apparition à la tribune d'une église. Cette semaine-là, La Feuille de Chou-rare décupla sa vente au numéro. Jean-Bernard Quatrétol - alias Fructidor – reçu des messages alléchés de France 3 Bourgogne-Franche Comté, Radio Bleue, Radio Nostalgie et – il n'est décidément bon bec que de Paris ! - de France Musique et de France-Culture qu’il avait prévenues. Ah çà ! Longtemps l'on reparlerait de son article: « L'ORGUE, EN MINIJUPE ».

 

(Dole, Jura, Mercredi 4 Avril 2018 – Médiathèque de l’Hôtel-Dieu)

 

 

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Orgue François Callinet (1789) Auxonne, Côte d'Or.