VERS CINQ HEURES A CHANECEY

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VERS CINQ HEURES À CHANECEY

Nouvelle rétro

 

Il faisait nuit. Depuis sa chambre, Pauline fixait la lumière jaune de la dernière fenêtre à gauche, dans la maison d’à côté, au deuxième étage, à mi-hauteur du sapin dont les branches balayaient les vitres sous les bourrasques du vent. Libérées de l’entrave des bergères usées par la rouilles, deux persiennes du rez-de-chaussée claquaient si violemment qu’elles abrégeaient la plainte de leurs gonds. Une pluie furieuse s’abattait dans la cour et s’écoulait entre les pavés en un gargouillis sans fin. Les coups des dix heures sonnaient, lointains, dispersés. Comme chaque soir, la jeune fille restait plantée au milieu de sa mansarde, engourdie de fatigue, vidée de toute personnalité, sans la moindre volonté contre cette langueur qui depuis des semaines la rabaissait au niveau d’un pantin prompt à exécuter des ordres.

La dernière fenêtre à gauche... Elle l’imaginait, lui, parmi ses livres, la tête agacée par une mèche blonde sans cesse rejetée d’un revers de main. Les cigarettes se succèderaient selon l’âpreté de l’étude, et demain matin encore il y aurait un plein cendrier de filtres à vider... Pour un futur médecin, ce n’était guère raisonnable de fumer ainsi. Malgré sa mélancolie, Pauline sourit. Elle inventait déjà les histoires qu’elle se raconterait avant de s’endormir ; elle lui dirait par exemple : « ne fume pas trop ! ». Oui, elle le tutoierait, il ne s’en offusquerait pas, il lui concèderait de sa voix posée toujours soucieuse de plaire : « D’accord, mais c’est bien pour te faire plaisir ! ». Il déposerait peut-être un baiser sur sa joue en disant : « Pauline, tu es une bonne fille, reste un moment près de moi si tu veux, mais ne fais pas de bruit ; j’ai un cours d’anatomie très difficile à repasser ! »

Chaque soir, line peuplait ses rêves éveillés d’histoires d’amour sans dénouement, de ces histoires que l’on aime à se raconter, en les ressassant, image par image ; de ces chimères si sublimes que le sommeil en reprend parfois le thème et tout semble devenir réalité. Avec des gestes languides elle commença à se dévêtir. Cette sentimentalité la mènerait à quoi ? Au bonheur ?... Les cœurs sensibles sont rarement heureux. Son cœur, elle le sentait gros et combien fragile ! Devant la glace de l’armoire, elle le voyait battre et agiter son sein de petites secousses. Pauvre cœur pas gâté de tendresse, méconnu, inutile comme une   horloge   dans  une maison vide... Et cette bouche amère peu encline aux sourires ; ces lèvres souvent pâles dans lesquelles personne n’avait jamais mordu : ce nez empâté et ces yeux sombres toujours en quête d’un regard profond : pourraient-ils un jour émouvoir un garçon ? Les cheveux noirs marquaient un bon point. Pour la poitrine, la taille et les jambes : pas de soucis à se faire ! Il lui suffisait de se remémorer ces soirées de bal passées à déjouer les manœuvres des mâles au sexe de chien, avides d’une viande à jouissance. Avec l’époque de la mini-jupe il aurait fallu acquiescer à la demande de coucheries express ! Triste Pauline, tu pouvais les raviver tes désirs de communication avec celui qui aurait enfin compris ta solitude ; des mains sur tes cuisses, d’accord ; mais de la bonne amitié qui ne demande rien en retour, là non : il ne faut tout de même pas rêver ! Pourquoi les êtres  attirants avec lesquels il ferait bon suivre un bout de chemin demeurent-ils obstinément dans l’ombre ? A la croisée des routes la maldonne se gausse des affinités et l’on voit s’évanouir l’espoir de connaissances électives ; et l’on sait qu’il faudra supporter le coudoiement impudique de mille de nos semblables qui nous indifférent ; et l’on affectera d’apprécier la familiarité des fâcheux dont notre existence dépend ; tout en pâtissant de la leur... Combien de sympathies soudaines, d’amitiés opportunes, de faux épanchements pour une seule coudée franche ?

Au deuxième étage, la lumière de la seconde fenêtre à gauche s’éteignit.

-  Olivier !

       

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Pauline revit son arrivée au « Château », un grand pavillon de cinquante fenêtres ; la Fromagerie, une bâtisse ancienne perpendiculaire aux appartements et dans laquelle elle occupait une chambre de bonne ; enfin le patron, un grand vieillard tout gris osseux qui toisait le monde d’un regard dur ; et les deux fils. L’aîné aidait le père, le plus jeune étudiait la Médecine. Nantie de son CAP d’aide-ménagère, Pauline avait quitté Lons-le-Saunier pour venir s’occuper des cinq enfants en bas âge. Retranchée dans ses activités paroissiales, la bru montrait fort peu d’empressement au service domestique, et à dix-huit ans, la jeune fille se retrouvait quasiment mère de famille. Pas question de compter sur un rayon de bonne humeur ou de gaieté ; les Cloport étaient partis de rien, et comme tous les parvenus soignaient farouchement leur maintien de petits hobereaux avides de considération. Pauline mangeait avec les enfants. Elle servait ensuite les maîtres dans la grande salle Henri II, avec son tablier blanc noué dans le dos. Nul ne paraissait remarquer sa présence. Après avoir grommelé le Bénédicité comme s’il était contraint de rendre des comptes à Dieu, le vieux Cloport lâchait un grognement à son adresse et elle accourait avec le premier plat. La mère obèse et le fils aîné bâfraient en vidant de pleins verres de rosé. La bru chipotait par souci de sa ligne modifiée par les grossesses. Malheur si un mets venait à irriter les palais !

-Pauline, c’est ainsi que vous avez appris à préparer le hachis Parmentier ? Espèce d’œuf ! Tout dans le corsage mais rien dans la tête !

À la moindre remarque sur les rondeurs de la bonne, le fils aîné levait son gros nez de son assiette et passait une langue émoustillée sur ses lèvres. Ah ! Celui-là, s’il pouvait la coincer dans la cave d’affinage ! Par prudence, Pauline s’habillait sobrement, préférant le pantalon à la jupe et la blouse  au gilet trop moulant.

Le Dimanche, elle restait au village. Où aller ? Chez elle ? Où était-il son chez soi ? Certainement pas auprès de cette tante qui l’avait recueillie à la mort accidentelle de ses parents, et contrainte à préparer un CAP quelconque  au lieu de lui accorder l’école de décoration. Mais cette nièce douée pour composer des bouquets de fleurs, pour disposer des meubles, transformer une pièce ; cela l’importunait. Elle la traita de prétentieuse et la jeta chez les Sœurs.

-Regardez-la, ça veut réussir alors que moi qui la fais vivre j’ai trimé des années ! Un peu de vache enragée te fera du bien, je suis passée par-là ; tu y passeras aussi !

En regardant vivre les autres, Pauline découvrit qu’un être pouvait s’astreindre à une existence insipide, voire révoltante, seulement motivé par la certitude de vivre en conformité avec un ensemble de principes religieux et autres. Qu’une aveugle obstination pût tenir lieu de mérite lui paraissait suspecte. Elle ne voulait pas subir de résignation par force ; jamais elle ne deviendrait cette tante bigote qui allait chaque semaine se faire pleurer au cinéma sur des destinés fictives, mais qui aurait crevé de jalousie de voir sa nièce choisir une situation.  Pauline   était   loin   de  pouvoir  analyser  le comportement de tant de ses semblables et d’en saisir les failles et les hypocrisies. Un jour sans doute elle comprendrait que la charité n’est souvent rien d’autre que l’intérêt personnel dissimulé sous le masque de l’altruisme ; que l’égoïsme le plus raffiné consiste à faire quelque chose pour éviter un sentiment désagréable ; que la religion qui croit rendre les gens meilleurs les rend parfois plus mauvais et plus malheureux... Elle deviendrait un jour éveillée, apprendrait à vivre avec conscience malgré la multitude des morts-vivants qui dorment en se posant parfois la question de savoir s’il y a une vie après la mort, mais qui ne se soucient jamais de l’essentiel – à savoir s’il y a une vie avant la mort !

Ses heures de temps libre, Pauline les passait étendue sur son lit étroit, dans un état d’hébétude, jusqu’à ce que le sommeil vînt la soustraire à ce mal intentionnellement avivé :

-Tu n’es qu’une ratée, tu aurais dû résister, lutter, quitte à en rabattre avec ta pudeur. Une fille peut toujours se débrouiller ; la nature l’a dotée d’arguments palpables dont elle serait  bien idiote de ne pas tirer parti. Maintenant tu es bien avancée ! Va donc torcher les chiards des parvenus ! Ah ! La gueuserie n’est pas morte.

Le plus dur à supporter demeurait cette familiarité de patron à domestique. Elle disait « bonjour Madame ! », on lui répondait : « salut ! » et on la tutoyait sans balancer. Les gommeuses avaient de la chance, elles, avec leurs belles voitures et leur petit air supérieur ! Elles, on les saluait poliment ; elles, on les vouvoyait. A elles la considération : à la boniche le mépris et la vulgarité !

 

Tout lui rappelait son insignifiance. Même cet amour né de simples regards. Olivier, le fils cadet, était le seul de la maison à répondre à son salut, et à poser quelquefois les yeux sur elle ; des yeux bleus, calmes, d’une sérénité qui jurait avec le maniérisme familial. Il venait chaque fin de semaine à la Fromagerie et Pauline le voyait à table. Ces jours-là, elle prenait grand soin de sa mise ; rehaussait ses paupières de mauve et laissait flotter de son corsage entrouvert un léger parfum de verveine. Lors d’un souper, alors qu’elle se penchait pour servir, elle sentit le regard du jeune homme se poser sur la naissance de ses seins. Ce petit braconnage d’intimité, loin de la gêner, lui rendit tant de confiance en elle qu’elle ne pût réprimer un sourire. Olivier s’en aperçut. Leurs regards se croisèrent avec insistance. Elle crut entrevoir dans le sien de la vraie tendresse.

 

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Pour Pauline, les jours de la semaine devinrent de longues épreuves de patience et d’angoisse, qui cessaient lorsque la Volkswagen franchissait le portail de la Fromagerie dans un crissement de gravillons. Elle était rassurante cette petite voiture blanche qui faisait le gros dos. A sa vue, Pauline sentait son anxiété glisser tel un mauvais nuage. Olivier vivait quelque part dans la grande maison, et sa présence même lointaine lui suffisait.

Un lundi matin, comme elle entrait sans frapper dans son bureau, elle se trouva nez-à-nez avec lui. Elle s’arrêta sur le seuil, les bras ballants ; une moue d’enfant grondée sur les lèvres.

-Excusez-moi ! D’habitude...

-D’habite je ne suis pas là. Désolé de t’imposer ma présence, chère Pauline, mais aujourd’hui, j’ai décidé de prendre des vacances.

Pauline revivait. Enfin, elle se trouvait seule avec lui. Vêtu d’une veste de laine blanche, il fumait la pipe, en compulsant un énorme livre d’échantillons de papiers peints. Ses cheveux clairs ondulaient sur sa nuque et lui composaient une coiffure très jeune. Entre deux bouffées de fumée bleue qui exhalait un parfum de miel, il dévisageait la jeune fille debout devant lui, un peu naïve avec son allure de bonne toujours à l’affût d’un ordre.

-Ce matin, pas de balayage ; je refais mon bureau ! Regarde le papier que j’ai choisi !

Il lui montra une feuille crème fleurie d’acanthe lie de vin.

-Le plus délicat, c’est de trouver une peinture adéquate.

Pauline n’aurait jamais souhaité meilleure occasion de se mettre en valeur. Elle s’enhardit :

-Facile, au contraire ! La peinture doit être d’une teinte inférieure à la couleur de fond du papier, c’est l’abc de la décoration. Moi, je choisirais blanc cassé.

Le jeune homme parut étonné. Un instant il fronça les sourcils, puis un sourire détendit son visage :

-Mais Pauline, tu es douée ! D’accord pour le blanc cassé !

Le regard du jeune homme s’était rembruni. Il lui prit la main :

-Tu n’es peut-être pas à ta place dans cette maison avec ta pelle et ton balai ?

Pauline baissa les yeux, une envie de pleurer lui pinçait les lèvres. Il ajouta vivement :

-En tout cas, cette semaine, tu seras ma décoratrice !

 

Malgré les hauts cris de la bru qui n’admettait pas que son beau-frère portât un aussi grand intérêt à la bonne ; les deux jeunes gens passèrent six pleines journées à peindre, farfouiller dans les greniers, rameuter tous les objets prétendant à l’épithète de décoratif. Les feuilles d’acanthe lie de vin feutrèrent les murs d’auburn, un magnifique poêle en faïence blanche fut posté dans un coin, le bureau-ministre trôna au centre d’un parquet ciré à se rompre le col au moindre faux-pas. Une fois posés les rideaux striés de marron, restait l’horloge comtoise à mettre à l’heure et à remonter. Pauline grimpa sur une caisse et fit jour les aiguilles de cuivre.

-Olivier, quelle heure est-il ?

Au travers des carreaux, le couchant du soleil embrasait d’orange la neige des toits. Les ombres commençaient à se faufiler dans la pièce comme pour y reprendre –pèlerines de l’Au-Delà – leurs places nocturnes.

-Oh ! Olivier, que fais-tu ? Insista-t-elle sans se retourner.

Soudain, elle sentit deux mains entourer sa taille et une haleine chaude, affolée, tiédir doucement ses jambes le long de la jupe noire.

-Il est cinq heures, ma chérie, descends vite !

Ils se retrouvèrent dans les bras l’un de l’autre. Pauline, pâmée et les yeux brillants, balbutiait des mots incompréhensibles. Une bouche avide dévora ses lèvres.

 

*******

 

La jeune fille vécut les jours suivants dans une euphorie et une distraction rabrouées par  bien des remontrances. C’était le poisson servi froid comme la mort, la chambre des enfants dont la lumière restait allumée tard dans la nuit, le chat qui attendait vainement sa goutte de lait. Elle s’enhardissait même à soutenir le regard haineux de monsieur Cloport, au risque de s’attirer des grognements réprobateurs. Elle s’amusait à le voir remuer ses mâchoires démesurées ; il dévorait avec la hargne du dogue rongeant un os trop dur, elle aurait juré qu’au moindre geste brusque d’un tiers, il allait montrer des crocs luisants ou peut-être mordre, qui sait ? Un midi, cette pensée la fit pouffer sans retenue et on la pria de ne plus reparaître avant la fin du repas. Ravie de ce temps libre chapardé, elle courut s’enfermer dans la chambre d’Olivier. Il était retourné à la faculté. Elle feuilleta ses livres truffés de mots barbares et de photos inquiétantes : des êtres dépecés, disséqués, des ventres ouverts sur des masses viscérales. Dieu quelle mécanique compliquée que l’être humain ! Entre les pages de cet univers inconnu d’elle, elle inséra des signes parsemés de « je t’aime » et de petites marguerites. Elle connaissait la réaction d’Olivier :

-  Tu m’empêches de travailler. Quand je trouve tes dessins, j’ai envie de tout laisser tomber et de courir t’embrasser...

Elle répondrait invariablement :

-  Pourquoi ne le fais- tu pas ?

Alors on profiterait d’une absence de la bru pour réinventer une myriade de nouveaux baisers qui laisseraient essoufflés et chauds de désirs.

 

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Le premier Dimanche de Janvier 1976, la famille Cloport quitta la Fromagerie en début d’après-midi. Prétextant un cours en retard, Olivier resta seul. Depuis sa mansarde, Pauline le vit sortir du garage la GS verte de son frère. La voiture décrivit dans la neige  de  longues  courbes  autour  du  parterre de rosiers, et vint s’arrêter au pied de la maison. Trois coups de klaxon retentirent.  La jeune fille ouvrit la fenêtre.

-  Pauline habille-toi, nous partons !

Elle jeta un manteau blanc sur ses épaules et dévala l’escalier. Dans la cour, Olivier, vêtu d’un anorak bleu l’embrassa avec passion.

-  Si ton père nous voyait !

-  Petite fille, allez, monte !

Pauline se calla sur le siège moelleux et la voiture quitta le village. La route, striée d’étroites bandes de verglas, se déroulait devant eux, se frayant un passage entre les deux pans de l’étroite vallée qui semblaient parfois se rejoindre. La GS quitta bientôt la Départementale et grimpa le long d’un sentier entre les sapins crépis de givre. A chaque virage, Chanecey s’enfonçait un peu plus dans le ravin, et lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la montagne, vu depuis le belvédère du Chamois, le clocher de la petite église paraissait chétif avec ses maisons de poupées blotties autour. De temps à autre, Olivier rejetait d’un coup de tête la mèche rebelle qui lui balayait le front. Les deux jeunes gens n’avaient pas prononcé une seule parole.  De simples regards mal assurés trahissaient leur émoi. Parvenus au centre de la clairière, Olivier arrêta la voiture et attira Pauline contre lui. Sans même y penser, elle déboutonna le haut de son manteau. Des doigts impatients éveillèrent sa poitrine au travers du gilet.

En    contrebas,   le  village   vivait    sa   bonne   vie   du Dimanche après-midi. Une fumée s’élevait par-ci par-là d’une cheminée retenant près de ses bûches crépitantes toute une famille attardée par le gâteau dominical.

Les seins de la jeune fille jaillirent soudain, roses et déjà durcis par les premiers attouchements. Olivier y enfouit son visage. Il ne connaissait rien de plus enivrant que ces deux globes de chair sensible d’où émane cet effluve de sève qui rend les filles si désirables. Non, jamais, dans nulle circonstance de la vie, il ne lui serait possible de toucher, oui de toucher, la tendresse ; une tendresse qui laissait bien à cour de mots pour la définir, la bénir, l’exalter ! Sans doute quelque subconscience poussait-elle l’homme à y rechercher la prime sécurité et le bonheur du sein maternel ? Contre la poitrine d’une femme, il faisait si bon écouter ce cœur palpiter un peu pour soi. Olivier poursuivit la conquête de ce corps docile. Pauline soufflait de petits mots tendres. Elle s’abandonna heureuse à la sensation nouvelle qui affolait son ventre et lui chavirait les yeux.

Pauline fut la première à quitter la chaleur de la voiture. La clairière barrée au loin par un rideau d’épicéas, s’étirait, aveuglante de neige et de glace. Le soleil jaunissait le Fort Saint-André agrippé au bord de la montagne d’en face. L’air vif aiguillonné d’une odeur de résine dissipait la somnolence des jeunes gens recrus d’amour. Olivier rompit le silence :

-   Pauline, essaie de me cueillir un rameau de buis pour mettre dans ma chambre. J’en ai aperçu derrière le parapet ; moi j’ai le vertige !

Pauline enjamba la barrière verte. Un étroit sentier la séparait de l’abîme ; une paroi de rochers piquant une descente sur Chanecey, juste au-dessus de la maison du garde-chasse. On apercevait en bas une tache noire qui traversait la cour. Les aboiements du chien parvenaient à la jeune fille avec une intonation étrange. En hâte, elle tira une touffe  de buis à demi-déracinée et regagna la terre ferme du belvédère.

Adossé au capot de la voiture, Olivier fumait, jetant la cendre de cigarette d’un claquement de doigts nerveux. Pauline se lova contre lui. Il eut un imperceptible mouvement de recul.

-   Ce sera bien, nous deux, osa-t-elle.    

Dans son regard, une expression de tendresse heureuse la rendit vraiment  jolie. Le jeune homme fixait l’horizon. Des volutes de fumée bleue s’échappaient de ses narines. Quatre coups d’égrenèrent en bas dans le village. Le son de la cloche semblait vaciller et se fausser au fur et à mesure qu’il s’élevait de la vallée. Le Fort Saint-André cuivré par le couchant surgissait d’une légende.

-Comme dans les contes de fée s’enhardit-elle ; la petite bonne épousée par le beau docteur...

Olivier haussa les épaules :

-Pauline, quand cesseras-tu de rêver ? Et d’abord, qui t’a parlé de mariage ?

La jeune fille sentit battre ses tempes.

-  Mais enfin, je croyais...    

Le paysage chancela un instant devant ses yeux brouillés par les larmes.                

- Justement, poursuivit-il, je voulais te dire... Demain, je quitte la Fromagerie. Je logerai à Besançon chez mes futurs beaux-parents.

En proie à un malaise, Pauline porta les mains à ses joues comme pour y raviver le sang.

Olivier adopta un ton plus conciliant :

-  Si tu veux, nous pourrons rester ensemble toute la soirée ?

-  A quoi bon, maintenant que tu as eu ce que tu voulais ?

-  Mais enfin, Pauline, comprends-moi. Dans un an je serai médecin.

-  Et moi je ne serai jamais rien. Pourtant, si j’avais eu des parents aisés comme les tiens, je ne serais pas en train de me prostituer chez les bourgeois...

Des pensées confuses s’entremêlaient soudain dans sa tête ; de pauvres répliques de fille désarmée.

- Tu as de la chance de pouvoir étudier, moi, le soir, lorsque je passe de longues minutes dans ma mansarde froide à regarder ta lumière, là-bas à la dernière fenêtre à gauche ; je pense que je pourrais être à ta place, bien douillette, dans un bureau bien éclairé. Tu sais : je ne suis pas idiote... Je croyais que tu m’aimais...

 

Pauline était devenue subitement pâle, le corps secoué de  tremblements  et  les  yeux  brillants  de  fièvre.  Les bouclettes de ses cheveux tressautaient sur le col de son manteau blanc.

Le jeune homme, lui, s’était réfugié dans la voiture. Un claquement de portière, puis, penaude, la GS verte fit demi-tour et disparut entre les sapins.

Restée seule, Pauline s’accouda au parapet du belvédère, les épaules secouées de sanglots et resta longtemps prostrée contre le dur métal rouillé. Le ciel devenait d’un gris brumeux et de minuscules flocons de neige très durs se mettaient à saupoudrer tout ce qu’ils atteignaient. Un chien aboya tout en bas du plus loin du village. A deux pas, la nuit frôlait déjà sans bruit les sapins de ses châles redoutés.

C’est alors que Pauline, se redressant comme une chose mécanique, enjamba le parapet. Elle glissa le long de l’étroit passage devant la haie de buis qui la séparait du vertigineux rocher s’ouvrant tout d’un coup béant à cinq cent mètres au-dessus du village. la solitude, la pauvreté, la servitude, un avenir banal de médiocrité... A quoi bon ?...

En bas, cinq heures sonnèrent du clocher fêlé de Chanecey.

Pauline lâcha la dure barre de fer et, très lentement, commençait à fermer les yeux...

 

*******

 

-   Mademoiselle Pauline !... Mademoiselle Pauline !...

À deux mains Pauline empoigna de nouveau le parapet, mais cette fois-ci avec un sentiment de curiosité, de soulagement et de délivrance qui d’un coup la dégrisa de sa tentative de mort. D’où venait cette voix ? Mais c’est vrai que maintenant il faisait presque nuit.

-  Mademoiselle Pauline, Mademoiselle Pau...

Les projecteurs du belvédère du Chamois venaient de s’allumer et Pauline sursauta de voir surgir en face d’elle le curieux personnage qu’elle reconnut dans un sourire encore un peu désespéré. En 1944, les habitants de Chanecey échappèrent miraculeusement aux représailles de la Gestapo qui avait envisagé un temps une fusillade générale et la destruction du bourg. Aussi, après la Libération, firent-ils ériger une croix en fer forgé de douze mètres de haut sur le belvédère du Chamois. De judicieux projecteurs l’éclairaient la nuit depuis la Fromagerie blottie au bas de la montagne. Et, par une magie bienveillante, le visage du Père Gratien apparaissait, comme éclairé d’en bas, et lui donnait une barbe de lumière ainsi que des traits parcheminés de patriarche. Sans trop se rendre compte de ses mouvements, Pauline avait regagné la terre ferme du belvédère, et c’est avec une curiosité non dissimulée qu’elle tendit son visage vers l’étrange visiteur comme pour lui demander la solution. Le père Gratien n’avait pas bougé et jouissait, conscient, de l’effet de lumière qui soulignait le mystère bienveillant qui l’avait toujours enluminé. Cet orientaliste sans âge – certains lui donnaient plus de quatre-vingt- seize ans – avait publié depuis plus d’un demi-siècle des dizaines d’ouvrages sur l’Inde qu’il avait parcouru dans tous les sens. De sa voix profonde, lente et apaisante il commença :

-  Eh bien ! Pauline, désirez-vous à votre histoire, banale, une conclusion de mauvais roman-photo ? Voulez-vous que l’on dise ou que l’on écrive un jour : « Ce soir-là, durant la veillée, peu de gens parmi les habitants de Chanecey purent trouver les mots pour ébaucher une conversation soutenue. Tous avaient encore, animé devant les yeux, le garde-chasse au visage ingrat, auquel une larme donnait un soupçon de beauté. Le vieil homme parlait sans fin de cette forme blanche qui, vers cinq heures à Chanecey, tombait silencieusement du haut des rochers ? » Alors, je vous assure pour la forme, puisque vous êtes l’actrice principale de ce drame évité, que le garde-chasse ne dira rien de semblable, ni rien du tout, du reste : un peu trop de gnôle de prune locale l’empêchera ce soir d’aligner deux phrases cohérentes.                 

Malgré le froid, Pauline s’était assise sur la marche du belvédère, tout aux pieds du père Gratien qui regardait droit devant lui droit dans la nuit comme pour y puiser au fond d’un trésor seul connu de lui. Il poursuivit :

-  La société occidentale nous a passé un lavage de cerveau. Elle nous a conduits à penser qu’il est nécessaire d’être connu, respectable, apprécié, aimé, d’être important. Elle nous a également inculqué un besoin d’appartenance. Erreur ! Il faut laisser tomber ces illusions pour trouver le bonheur. Nous n’avons qu’un besoin viscéral d’aimer ; non d’être aimé... Le bonheur  est  un état naturel à notre portée. Il n’est pas indispensable d’ajouter quoi que ce soit à nos vies pour être heureux ; il suffit de laisser tomber quelque chose, de laisser tomber nos illusions, nos ambitions, notre cupidité, nos désirs insatiables. Et tous ces maux nous aliènent par le penchant que nous avons de nous identifier à une série d’étiquettes...

Pauline, merveilleusement bercée par la voix du sage, était loin de se douter que ces dernières paroles qu’elle entendait n’étaient autres qu’une leçon de vie fondamentale, sinon la seule clef pour aborder la vie de pleins pieds et sans illusions... Elle avait fermé les yeux depuis le commencement du discours et lorsqu’elle les rouvrit, le Père Gratien ne brillait plus sous le belvédère. Elle entendit quelques petits froissements dans les massifs de buis, cependant qu’une voix qui s’éloignait dans la nuit, cette fois-ci fraîche de sensations réconfortantes, lui dit comme en passant :

- Demain matin, donnez votre congé à vos actuels peu ragoûtants patrons. Je vous communiquerai l’adresse de ma petite-nièce de Besançon. Elle recherche une apprentie-vendeuse pour son magasin d’antiquités. Elle est veuve depuis longtemps, avec un fils.             

Un silence, comme par hasard, avant que le Père Gratien conclut :

-   Son fils étudie les Arts Déco.

 

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Nouvelle parue en 1978 dans « Contes et Nouvelles par 28 auteurs du Pays Comtois – Ed. Repp – Lure (Haute-Saône).

 

 Extraite de : "EASTER-OSTERNE-PAQUES (Pages 57 à 75)

www.nicolas-sylvain.jimdo.com

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