SIMPLE VERIFICATION

 

SIMPLE VÉRIFICATION.

 

 

Le commissaire Prieur, que ses collègues de rang avaient surnommé « Père Abbé », commençait à avoir les oreilles lourdement surchauffées par une pseudo-affaire de plaintes pour comportements bizarres.

Cela avait commencé au début de l’automne dernier et nous entamions la fin du mois d’Août.

Dans la ville de Saint-Glorieux, commune de quinze mille habitants, on avait vu arriver un certain Ion Tepeş (prononcer : Yonne Tépèche), d’origine roumaine. Personnage baroque et bariolé, d’une bonne toise d’altitude, étriqué, avec des moustaches noires et raides comme celles d’un personnage de statue de bronze. Il entraînait une famille de sept enfants, tous des garçons entre sept et dix-sept ans. Sa femme, la grosse Viorica, s’était vite ramassée une réputation et une clientèle de diseuse de bonne aventure. Mais que dire et redire à cela ? Saint-Glorieux – que des langues acides appelaient « Saint-Calot » - avançait une église péremptoire, haute et guindée, au frontispice duquel on pouvait lire de loin et sans lunettes : Liberté-Egalité-Fraternité.

Tout gambergeait donc pour le mieux dans le meilleur des bourgs possibles, et l’ont accueilli Tepeş avec ses sept gars, sa lourde moitié, et sa paire inquiétante de moustaches venue d’ailleurs. Et pour garante il possédait une lettre d’on ne sait quel personnage influent malgré les distances ; ce qui lui valut un poste dans un établissement public de la ville.

Malgré tout, depuis cette arrivée, des plaintes – le plus souvent anonymes – atterrissaient sur le bureau du commissaire Prieur. Même un appel téléphonique de la Préfecture sommait la Police locale d’enquêter. Mais enquêter sur quoi ? Pas de crime, pas de vol, aucune infraction de quel que calibre que ce fût, aucune plainte officielle ! Les sept garçons de Tepeş fréquentaient les écoles et sa femme s’était déclarée comme « métagnome », nom scientifique exact de ceux qui accèdent à la connaissance d’évènements futurs par des moyens non encore expliqués par la Science.

L’affaire, si « affaire » il pouvait y avoir un jour, avait commencé par ce billet anonyme, écrit bien évidemment avec l’ordinateur, car nous n’en étions plus hélas aux bons vieux caractères d’imprimerie découpés dans le journal local ; billet libellé au nom du commissaire Prieur : « Monsieur le Commissaire, vous devriez aller voir dans le garde-manger des Tepeş !... »

Or, aucun magasin d’alimentation n’avait déposé de plaintes pour vol de denrées.

Un premier rapport du commissaire établissait donc qu’à ce jour aucun indice sérieux ne pouvait justifier que l’on inquiétât la famille Tepeş – et même que l’on surveillât ses allées et venues.

 

Mais onze mois plus tard, les lettres anonymes se succédant, Prieur se retrouva encombré d’un épais dossier ; un dossier toutefois  ne contenant que relevés d’anomalies diverses, ponctuelles ; de faits curieux soi-disant observés mais ne débouchant pas une seule fois sur un constat d’illégalité… Prieur, proche de la retraite, n’attachait pas d’importance à ces giboulées de lettres et de billets anonymes. Et puis, toutes ces menées contre une famille roumaine pouvaient tout bassement n’avoir d’autre mobile que celui du racisme primaire.

Cependant, un Vendredi 13 – simple coïncidence – Prieur faisant le ménage dans ses dossiers, décida de relire toutes les pièces Tepeş, par ordre chronologique. Comme s’il en prenait seulement connaissance, mais bien décidé d’en finir avec ces ragots et de classer l’affaire. Il était quatorze heures.

Par ailleurs, il n’y a pas que dans les petits villages où l’on rencontre des gens mal intentionnés, nés semble-t-il pour nuire à autrui ; rancuniers, jaloux, mesquins, lâches et arrivistes. Certaines petites villes ont mauvaise réputation. Les cloportes y prolifèrent tout pareillement, et nulle bonne volonté de pourrait favorablement agir en vue de changer cette mentalité. Il n’y a rien à tenter. Il convient de partir. Partir plutôt que haïr. Plus une ville est grande, plus il est facile d’y vivre en paix, sinon en parfait ermite. Prieur songeait aux deux grandes villes qu’il avait le mieux connues. Paris demeurait et demeurerait toujours sa préférée.

Voyons, une à une, les pièces de ce dossier.

Il y avait tout d’abord une publicité pour un congélateur… Comme si c’était un délit d’acheter un congélateur lorsqu’on arrive de Roumanie… Congélateur Froidunor CHE 219 AZ, 284 litres. Super isolé. Pouvoir de congélation : 20 kg/24 h. Autonomie en cas de coupure : 40 h. Témoins d’alarme et de congélation rapide. Roulettes, éclairage et serrure. L. 132 – H. 86 – P. 68,5 cm. C.E. : 0,66 KWH/24 h. Classe énergétique A. Code 79331. 2990 F. – 150 F par mois. Seule mention du scripteur, manuscrite en rouge et en majuscules : « A ÉTÉ ACHETÉ PAR TEPES. »

Suivait une bonne douzaine de billets peu lisibles ou incohérents.

Une lettre, celle-là signée, du gardien de l’immeuble où habitait la famille Tepeş, parlait de leur chien, un bâtard à la queue immense et aux oreilles en pointes qui avait été vu avec, dans la gueule, un os bizarre « de je ne sais quel animal » précisait le scripteur.

Durant sa longue carrière, Prieur avait connu bien des cas semblables qui, sans pour autant relever d’une quelconque intervention incompréhensible ou encore magique, avaient intrigué les enquêteurs jusqu’à ce qu’ils passent à des affaires plus urgentes et plus concrètes. A moins que ces bizarreries ne débouchent sur les soupçons émanant d’un inspecteur de la Répression des Fraudes et de la Défense du Consommateur. Prieur se souvenait d’un tel cas. On avait failli interpeller un soi-disant jeteur de sorts. C’était à Paris dans le XVIII° près de la Goutte d’Or. Une espèce d’évêque de foire d’une Eglise invraisemblable et complètement inconnue, qui célébrait la messe avec du vin de Porto dans une prétendue communauté qui n’existait que dans l’annuaire téléphonique. Jetait-il des sorts ? Ben évidemment rien ne put être prouvé. Mais les délits d’escroquerie, d’abus de confiance, d’usurpations diverses et de fraudes multiples suffirent à le ramener sur une terre plus laïque et républicaine.

Prieur sortit également du dossier la lettre d’un président de comité de vigilance qui prétendait avoir enquêté auprès de toutes les boucheries-charcuteries de la ville. Il ressortait de ses assertions que jamais la famille Tepeş n’avait acheté de viande depuis l’achat du congélateur. Ce qui ne pouvait paraître bizarre ; on trouve aussi de la viande dans les grands surfaces. Par ailleurs, être végétarien n’est pas non  plus un délit. Non, décidément, cette affaire prenait de moins en moins l’étoffe d’en être une. Le commissaire continuait  à effeuiller les autres innombrables pièces de l’énigmatique dossier, lorsque l’inspecteur Alfort entra en même temps qu’il frappait et lui remit un rapport sur sa dernière enquête. A la suite d’une mort présumée suspecte, on avait fait procéder à l’inhumation du corps. Quant à la découverte…

 

Mais remontons au commencement de cette histoire. La veuve Beuzenot laissait deux héritiers. L’un, chef d’entreprise, l’autre, chômeur professionnel. Ils héritaient à parts égales d’une fortune rondouillarde. Or, les deux frères, forcément séparés par la disproportion de leurs raisons sociales respectives, étaient, de plus et cela n’étonnera pas, brouillés à double tour. La défunte, admise deux jours à l’hôpital de la ville de Saint-Glorieux pour un simple bilan général, avait été retrouvée froide le lendemain matin. Sans raison apparente. Ni trace de coups, ni rien. Mais, disait-on depuis, le permis d’inhumer avait été délivré bizarrement par le médecin du quartier, ivrogne assermenté d’ailleurs menacé d’être radié de l’Ordre des Médecins. Le corps, lui, était resté à la morgue de l’hôpital. Trois semaines après l’enterrement, le fils Beuzenot, l’aîné, le chef d’entreprise, avait intrigué pour obtenir en hauts lieux un permis d’exhumer. Or, le cercueil de Germaine Beuzenot ne contenait que des sacs de sciure de bois…

Bon ! Eh bien maintenant le commissaire Prieur serait chargé de retrouver le corps de Germaine Beuzenot !... L’inspecteur Alfort resta longtemps dans le bureau de son patron.

Dans ces conditions, autant boucler cette soi-disant affaire Tepeş. Il était maintenant dix-huit heures. Muni d’un mandat de perquisition, le commissaire Prieur se rendit quand même chez le Roumain, simple routine pour couper court à tous les éventuels ragots futurs. D’ailleurs, les vacances approchaient. Autant partir en laissant derrière soi le moins possible d’affaires en cours.

 

Ce soir-là, le commissaire Prieur était extrêmement loin de se douter qu’en perquisitionnant chez Ion Tepeş, il mettrait à jour une affaire qui pendant longtemps allait horrifier la France entière.

 

Mais, pour l’heure, en ce placide lundi 26 Août, il se dirigeait, sans à priori et bon enfant, vers la rue des Grands-Champs, au numéro 13, pour une simple vérification du congélateur de Monsieur Tepeş, employé à l’Hôpital de la ville, plus particulièrement responsable de la morgue.

 

 

Extrait de « ARTICLE 755 DU CODE CIVIL » ISBN 2-9516161-3-9

3ème trimestre 2001 – Plaquette consultable à la Bibliothèque Municipale de l’Ecole-de-Droit de Dijon, référence : 32100-006645-4

 

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