Pierre SEGHERS

Pierre Seghers, né le 5 janvier 1906 dans le 16e arrondissement de Paris et mort le 4 novembre 1987 à Créteil, est un poète, éditeur et résistant français. Il est le plus célèbre éditeur français de poésie, créateur en 1944 de la collection Poètes d'aujourd'hui. Résistant de la première heure, il fut proche de Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos et René Char.

Pierre SEGHERS

 

Mercredi 4 Novembre 1987, TF1, 2Oh2O ; Patrick Poivre d’Arvor annonce le décès de Pierre Seghers.

A Florica nous sommes particulièrement frappé(e)s par la nouvelle. A plusieurs reprises j’étais entré en relations épistolaires avec celui que j’appelle « le monument français de l’édition de la poésie contemporaine ».

Encore plus frappée que moi, Fabienne Landois qui avait rencontré Pierre Seghers à son domicile parisien du boulevard Raspail. Je cite certaines réflexions qu’elle m’adressait après la visite qu’elle lui avait rendue le 21 Octobre de la même année :

« …J’ai rencontré Pierre Seghers. C’est un homme admirable et d’une extrême gentillesse. Nous avons longuement parlé et il m’a offert un livre. Je te ferai parvenir le travail que j’ai fait sur lui et si tu veux le faire paraître dans Florica. Il m’en a demandé des exemplaires que je lui ai donnés. Vraiment, je n’oublierai pas ces minutes que j’ai vécues à ses côtés. Il est extraordinaire… »

Je citerai aussi des extraits de la lettre qu’il m’envoya le 25 Mars 1080 :

« …Jusqu’à trente ans, j’ai appris et travaillé. Ensuite, pendant trente autres années, et comme éditeur, je me suis consacré à la poésie de mes amis, les poètes du Monde entier… De l’Ancienne Egypte au Mexique, de la Chine ancienne à l’Irak ; j’ai des livres à écrire, sur des grands poètes qui me sont chers ; sans compter mes propres poèmes… Ajoutons que, devenu « pèlerin de la Poésie » de Brest à Nice, de Lille à Tarbes, de Centres culturels en universités et lycées – deux à trois fois par mois – je réponds aux invitations pour des rencontres et des débats. Ma concierge, qui reçoit tant de lettres et me voit tant courir, s’interroge et s’inquiète ! Je suis laminé par le manque de temps. Et pour lire, écrire, travailler ; je n’ai personne qui puisse m’aide, là, je suis seul… »

Je citerai encore sa carte reçue le 6 Octobre dernier :

« Cher Nicolas Sylvain, merci pour votre beau recueil et votre action généreuse en faveur de la Poésie et de ceux qui la servent en silence. Tous mes vœux également pour que votre voix continue de rayonner ‘ De l’Orage à l’Aurore’ *. Bien cordialement ! »

Florica concrétise son émotion par la publication de l’interview réalisée par Fabienne Landois au domicile parisien du « Pèlerin de la Poésie ».

 

Nicolas SYLVAIN  (5 Novembre 1987)

*Titre, à l’époque, de ma dernière plaquette de poésie.

Crédit photo : Wikipédia.

INTERVIEW

 

-Fabienne Landois : Comment ressentez-vous la création poétique ?

-Pierre Seghers : la création poétique vue par le créateur, est une chose ; la création de poésie vue par le consommateur  de poésie, par l’ami de la poésie, c’est différent. Pour un créateur de poésie, la création poétique vient, à mon sens, du plus profond de l’homme, du plus mystérieux chant secret qu’il porte en lui et qu’on ne commande pas. Il y a des périodes favorables et même, lorsqu’on est dans un moment faste, on écrit et l’on change cette sorte de mystère intérieur qui vous fait dire des choses que vous ne supposiez souvent pas car la poésie n’est pas préméditée. Elle n’est pas voulue. Elle vient ou elle ne vient pas, mais elle est une sorte d’entente tout à fait secrète qui se développe, entre un homme qui parfois a des mouvements de création poétique et parfois n’en a pas.

-F.L. : Comment concevez-vous les relations entre les poètes et les autres créateurs ?

-P.S. : On entre là dans une société très particulière. Il existe le plus souvent d’excellents rapports entre tous les créateurs, car ce sont des artistes. Les artistes sont des êtres désintéressés. Ils sont aussi bien désintéressés pour leurs propres textes que pour ceux des autres, et n’envisagent pas du tout une question de notoriété, de profit littéraire quelconque. Ce n’est pas ça, pour eux. Avec la poésie, c’est beaucoup plus profond. La poésie est un peu, je ne dirai pas comme une prière, mais comme une plongée en quelque lieu inattendu parfois, qu’on respecte et qu’on traite avec le plus grand désintéressement. Désintéressement matériel, désintéressement de sa propre littérature. Les rapports sont en général excellents car tous les artistes sont orientés honnêtement vers la même réalisation ; c’est-à-dire mettre au jour parfois des mots, parfois des poèmes entiers qu’ils portent en eux et qui les délivrent. Il y sourd une sorte d’incantation. Il ne faut jamais oublier que dans la poésie, à la base, depuis les Egyptiens et même avant, il y a l’incantation. C’est le chant, le chant secret essence de la poésie.

-F.L. : Qu’est-ce qui vous a conduit à créer la collection « Poètes d’aujourd’hui » ?

-P.S. : J’ai traversé toutes les époques depuis 1939 et j’ai pensé qu’il fallait dans les périodes les plus difficiles de l’Histoire de notre Pays, il me fallait défendre avant tout la poésie. Il fallait la défendre par tous les moyens, il fallait qu’elle soit présente, il fallait qu’elle dise que rien n’est perdu tout à fait. Alors, j’ai commencé par publier Aragon, Eluard et Max Jacob sous l’Occupation. Bien évidemment c’était défendu, nous l’avons fait quand même. Ensuite j’ai compris que cette série de livres pouvait rendre service en faisant mieux connaître les poètes de l’époque, alors j’ai fondé la collection. Maintenant, il y a près de 300 numéros, c’est vous dire si c’est un travail de longue haleine ! Je l’ai fait pour rendre service, pour faire connaître les poètes, pour les mettre à leur place, pour leur offrir – quand c’était le moment et que les poèmes étaient bons – la possibilité d’être imprimés.

-F.L. : Avez-vous constaté une baisse dans la qualité des manuscrits, ces dernières années ?

-P.S. : Il y a toujours des périodes meilleures que d’autres, n’est-ce pas ? Il y a, non pas une baisse, mais une grande diversité si l’on considère en plus les poètes étrangers. J’ai publié des poètes étrangers dans ma collection, et cela pourrait sous-entendre des baisses de tonus pour l’ensemble de la création poétique française. Pourtant, tel n’est pas le cas. Il y a une diversité, certes, elle peut surprendre ; mais tous les poèmes que j’ai édités, s’ils n’avaient pas été bons, je ne les aurais pas retenus…

-F.L. : N’avez-vous pas publié que ce que vous aimiez et les auteurs que vous préfériez ?

-P.S. : En général, je choisis mes poètes. Avec eux j’ai une sorte de liaison, d’entente, je les comprends, mais j’ai consacré aussi beaucoup d’ouvrages aux poètes qui ne sont pas particulièrement de ceux que je peux préférer et que je respecte le plus. Ce sont très souvent des étrangers. Je tenais à ce que le domaine étranger soit toujours présent dans ma revue et dans mes publications ; c’est pour cela qu’il ne faut pas voir une baisse de qualité mais une diversité.

-F.L. : Selon vous, qu’est-ce qui fait véritablement le succès d’un livre, hormis « Apostrophes » ou une quelconque émission du genre ?

-P.S. : Vous savez, Apostrophes, je n’y vais pas parce que l’on ne m’invite pas…

-F.L. : Et pourquoi ne vous invite-t-on pas ?

-P.S.  Alors là, je ne sais pas. Il faut demander à monsieur Pivot.

-F.L. : Que souhaitez-vous pour le futur en ce qui concerne la poésie et votre revue « Poésie 87 » ?

-P.S. : Je souhaite que cela continue, tout simplement. Actuellement, « Poésie 87 » est diffusée dans très peu de librairies. Malheureusement, les libraires sont surchargés de frais, de dépenses et cela occasionne tout un système de comptabilité, alors petit à petit je ne garde que les grands, les meilleurs, les quelques 50 ou 100 libraires qui sont vraiment intéressés. Les  autres, ce n’est pas la peine de surcharger leurs rayons puisqu’ils ne sont pas intéressés.

-F.L. : Les années de guerre et d’Occupation, comment les avez-vous vécues ?

-P.S. : Je les ai vécues dans l’opposition puisque j’étais un opposant. J’ai vécu pour tenir vraiment la poésie debout et pour que les poètes ne se découragent pas. Il y avait beaucoup à faire et il y a toujours autant à faire.

-F.L. : Votre emploi du temps est-il toujours aussi chargé ?

-P.S. : Je travaille de 7h du matin à Midi et en général de 15h à 20h. Je travaille beaucoup mais ça me plaît. Je dis que l’homme – l’artisan, car je suis un artisan – qui a retrouvé son travail même avec les moments physiques difficiles que je traverse, cet homme est sauvé.

-F.L. : Que pensez-vous des prix littéraires ?

-P.S : Je n’en pense que des généralités. Les prix littéraires, ça fait toujours plaisir, ça peut même rendre service aux auteurs lorsqu’ils touchent un peu d’argent, ce qui est très normal. C’est tout à fait régulier, alors je ne pense pas de mal des prix littéraires, j’en penserais même plutôt du bien. C’est une distinction et si c’est équitablement distribué, ça contribue à encourager les poètes, les écrivains. Je ne suis pas contre du tout.

-F.L. : Dans les bibliothèques et les lieux publics, les livres de poésie sont très rares. Que pensez-vous de ce phénomène ?

-P.S. : La poésie n’est peut-être pas suffisamment connue par la majorité des lecteurs, mais il y a des amateurs de poésie comme il y a des amateurs de thé en Chine ! Je veux dire qu’il y a de vrais amateurs de poésie qui sont des amis de la poésie, des amoureux de la poésie. « Amateur » veut dire « qui aime ». Il y en a qui aiment la poésie, la preuve, c’est que nous subsistons grâce aux abonnements fidèles.

-F.L. : Y a-t’il un poème ou un livre en particulier dont vous auriez ait mes mé âtre l’auteur ?

-P.S. : Je suis très content d’avoir écrit mes poèmes !

-F.L. : Parlez-moi du « Temps des Merveilles » !

-P.S. : « Le Temps des Merveilles » est un recueil qui m’a été demandé par Robert Laffont. Il m’a conseillé de rassembler mes poèmes afin de les publier. Maintenant, « Le Temps des Merveilles » c’est dépassé. J’ai d’autres nouveaux livres qui ont été publiés. Je ne fais pas de bruit.

-F.L. : Finalement pour vous, qu’est-ce que la poésie ?

-P.S. : C’est l’essentiel !

Propos recueillis par Fabienne Landois.

Paris, 21 Octobre 1987.

Parus dans le N°21  de FLORICA (Décembre 1987).

www.nicolas-sylvain.jimdo.com

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